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Les exclus belges : pions sacrifiés sur l'échiquier du pouvoir

Oui, les populations vulnérables en Belgique sont instrumentalisées comme variable d'ajustement budgétaire. L'analyse des politiques de réactivation (2020-2026) révèle un système où 550 000 malades longue durée, 288 000 chômeurs et 158 000 bénéficiaires du RIS sont devenus la cible de réformes visant 1,9 milliard € d'économies — non par volonté de réinsertion, mais par impératif fiscal. Les données internationales confirment que les sanctions, instruments privilégiés de ce système, aggravent la précarité sans améliorer l'emploi. La question n'est plus de savoir si les exclus sont des pions, mais qui tire les ficelles et à quel prix humain.

La cartographie d'une exclusion massive

550 000 invalides : un doublement en vingt ans

Le nombre de personnes en invalidité (incapacité de travail > 1 an) a atteint 549 996 en décembre 2024, contre environ 300 000 en 2005. Cette explosion s'explique principalement par les troubles mentaux (38,23% des cas, incluant burnout et dépression) et les troubles musculo-squelettiques (31,75%). Le coût pour l'INAMI dépasse 2 milliards € pour le seul poste burnout/dépression, en hausse de 74% depuis 2018.

Les femmes sont disproportionnellement touchées : leur taux d'invalidité atteint 15,2% contre 8,1% pour les hommes. Cet écart, de 0,8 point en 2005, a bondi à 7,1 points en 2022 — reflet de leur surreprésentation dans les secteurs précaires (aides-ménagères, soins, intérim). La Wallonie affiche le taux le plus élevé (14,5%), contre 9,5% en Flandre, illustrant les fractures territoriales du marché de l'emploi.

Les chômeurs de longue durée sous le couperet Arizona

En janvier 2025, 287 919 personnes étaient en chômage complet, dont plus de 50% depuis plus de deux ans. La réforme Arizona, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, prévoit l'exclusion de 184 463 personnes des allocations de chômage — soit 46,78% en Wallonie, 31,12% en Flandre et 22,10% à Bruxelles. Une étude de Vivalis prévoit que parmi les exclus, 42% risquent de n'avoir aucun revenu, 32% tomberont au CPAS, et seulement 21% trouveront un emploi.

RIS, travailleurs précaires et invisibles

Les bénéficiaires du Revenu d'Intégration Sociale (CPAS) ont quasiment doublé entre 2003 et 2023, passant de 80 000 à 158 000 personnes. Les jeunes de 18-24 ans représentent 5,53% de leur tranche d'âge au RIS, contre 2,5% en 2006. Bruxelles concentre la précarité avec 3,68% de sa population dépendante du RIS.

Le travail précaire explose parallèlement : 767 274 intérimaires uniques en 2024, 229 423 flexi-jobbers (+19% en un an), et 84 000 travailleurs de plateformes dont 41,6% n'ont aucune protection sociale. Le taux de travailleurs pauvres a bondi de 3,6% à 4,7% entre 2022 et 2023, atteignant 9,6% à Bruxelles.

Les « invisibles » restent hors statistiques : 32 000 à 48 000 sans-abri minimum (dont 9 777 à Bruxelles, +266% depuis 2008), et un taux de non-recours aux droits estimé entre 37% et 51% pour le RIS — soit des dizaines de milliers de personnes éligibles ne recevant pas leurs allocations.

Vivaldi et Arizona : l'escalade punitive

De la coordination à la sanction

Le gouvernement Vivaldi (2020-2024) sous Frank Vandenbroucke a instauré un système de « Coordinateurs Retour au Travail » (~90 ETP pour 526 000 dossiers) et imposé aux employeurs l'obligation de développer des politiques collectives de réintégration. Les résultats sont éloquents : 93% des entreprises n'ont toujours pas de politique de réintégration malgré l'obligation légale depuis octobre 2022, et 48,15% des trajets de réintégration aboutissent à une déclaration d'incapacité médicale — souvent prélude à un licenciement pour force majeure médicale.

Le gouvernement Arizona (2024-2026) a durci drastiquement le système :

  • Sanctions financières doublées : de 2,5% à 10% de réduction des indemnités pour non-coopération
  • Certificats médicaux limités à 3 semaines maximum pour la première absence
  • Trajet de réintégration possible dès le jour 1 de l'incapacité (au lieu de 3 mois)
  • Licenciement pour force majeure médicale possible à 6 mois (au lieu de 9)
  • Obligation d'inscription au Forem/VDAB/Actiris sous 14 jours pour les malades sans contrat

L'objectif « 100 000 réactivations » : la vérité des chiffres

Le chiffre-phare de la coalition Arizona — 100 000 personnes « réactivées » — masque une réalité comptable : sans réforme, les projections prévoyaient 682 061 malades longue durée en 2030 contre 523 000 en 2023. L'objectif n'est pas de réduire le nombre absolu, mais de contenir la croissance à 588 613 — soit 100 000 de moins que la trajectoire tendancielle. Les économies attendues atteignent 1,9 milliard € d'ici 2029, représentant un cinquième de l'effort budgétaire total de 9,2 milliards.

Or, les preuves d'efficacité manquent cruellement. Seuls 30% des malades longue durée retournent au travail dans l'année. En 2024, les mesures de « responsabilisation » existantes n'ont concerné que 40 affiliés — rendant illusoires les projections de 74 millions € d'économies par les sanctions.

Les gagnants de l'activation

Le marché lucratif de la réinsertion

Le secteur de l'outplacement et du coaching carrière, évalué entre 4,5 et 5,5 milliards USD mondialement, croît à un rythme de 5,8-7,5% annuel. En Belgique, les employeurs doivent verser 1 800 € au fonds Retour au Travail lors d'un licenciement pour incapacité médicale — alimentant un marché captif dominé par Randstad RiseSmart, Adecco/LHH et les acteurs locaux comme Daoust.

Le secteur de l'intérim compte 444 entreprises et a progressé de 7,7% par an entre 2019-2024. Les consultants en « gestion de l'absentéisme » émergent comme nouveau marché, tandis que les assurances privées incapacité captent une demande croissante face à l'érosion de la couverture publique.

Fédérations patronales : les architectes de la réforme

La FEB (Fédération des Entreprises de Belgique) résume sa position : « Pour atteindre l'objectif de 80% d'emploi, il faut intervenir à plusieurs niveaux : miser davantage sur une réelle activation des chômeurs (plus rapide et en instaurant une limitation dans le temps des allocations de chômage). » Le Voka (patronat flamand) va plus loin, réclamant l'activation obligatoire dès le « premier jour de maladie » et le contournement du veto syndical pour le « prêt » de travailleurs entre employeurs.

Ces positions sont largement reprises par le gouvernement Arizona. Le ministre de l'Emploi David Clarinval (MR) affirme : « On paie beaucoup d'indemnités d'invalidité pour des personnes qui ne sont pas malades. C'est grave. » Cette rhétorique de la « chasse aux fraudeurs » sert un double objectif : électoral (séduire les actifs contre les « assistés ») et budgétaire (justifier les coupes).

Les mutuelles : un conflit d'intérêts institutionnalisé

Les mutuelles belges (Chrétienne, Socialiste, Libérale, etc.) sont désormais prises dans une contradiction structurelle. Historiquement défenseures de leurs affiliés, elles sont maintenant financièrement incitées à accélérer leur réintégration — leur financement administratif étant lié à leur « efficacité ». David Clarinval les accuse d'être « laxistes » et « complices » du système, tandis qu'un audit INAMI de 2024 sur 768 dossiers d'invalidité indéterminée a conduit à la cessation immédiate des prestations pour 27,2% d'entre eux et à une réduction de durée pour 55,6%.

Le coût humain documenté

Des trajectoires brisées

Les témoignages recueillis par les syndicats, ONG et médias révèlent un système kafkaïen. « Bert », boucher avec une blessure à l'épaule documentée par Peter Mertens dans Le Vif, illustre l'impasse : malgré des soins multiples et une volonté de travailler dans un poste adapté, son employeur refuse tout aménagement — « le patron ne veut que des travailleurs à 100% ». Résultat : une invalidité prolongée que le système attribue au travailleur.

Au CPAS de Liège en janvier 2026, les exclus du chômage font la queue dès l'aube par températures glaciales. Joëlle, 58 ans : « J'étais très stressée ces dernières semaines, mais ce matin en me réveillant, cette angoisse avait disparu » — témoignage ambigu entre soulagement et résignation face à l'inéluctable.

Les chercheurs sonnent l'alarme

Abraham Franssen (UCLouvain Saint-Louis) documente depuis deux décennies les « ambivalences de l'activation sociale » et la « fabrique du sujet » au cœur de ces politiques — un processus transformant le citoyen-ayant droit en « sujet entrepreneurial » responsable de sa propre précarité. Jean Faniel (CRISP) analyse les réformes successives de l'assurance chômage et avertit : « Si le chômeur perd les allocations fédérales et va au CPAS (finances communales), nous finirons dans un système de déséquilibre entre communes. »

La recherche académique sur les sanctions est sans appel. Le UK Welfare Conditionality Project (1 082 entretiens, 2013-2018) conclut que les sanctions sont « unhelpful in moving people into work » et « counterproductive » — créant anxiété, dépression et éloignement de l'emploi. Une méta-analyse de 94 études (Cambridge Journal) trouve que 48% des résultats montrent une association positive entre sanctions et difficultés matérielles, et 67% une augmentation significative des difficultés à payer ses factures.

Le transfert de responsabilité

La Fédération des CPAS estime le coût du transfert lié à la réforme chômage entre 493 et 631 millions € sur la législature. La répartition prévue : 100% fédéral la première année, puis 10% communal en 2027, 20% en 2028, 25% en 2029. Ce mécanisme transfère la charge des finances fédérales (chômage) vers les finances communales (CPAS), exacerbant les inégalités territoriales.

Le transfert s'opère aussi vers les familles : aidants proches non rémunérés, grands-parents empêchés par l'allongement des carrières, femmes en temps partiel subi absorbant les défaillances du système. Et vers le privé : assurances complémentaires, frais pharmaceutiques croissants, ticket modérateur en hausse.

L'échiquier du pouvoir : cartographie des forces

Les acteurs institutionnels

L'INAMI/RIZIV gère un budget dépassant 8 milliards € pour l'invalidité (13 milliards projetés en 2029). Ses médecins-conseils (198 ETP pour 526 000+ dossiers) sont les arbitres de l'accès aux prestations. L'ONEM/RVA administre le chômage au fédéral tandis que les sanctions ont été régionalisées vers le VDAB, le Forem et Actiris depuis la 6e réforme de l'État — fragmentant le contrôle tout en le renforçant.

Les think tanks jouent un rôle idéologique clé. L'Institut Itinera, fondé en 2006 par des figures liées à l'Open VLD, promeut le « workfare » et la limitation des allocations dans le temps. Son directeur Marc De Vos affirme que « limiter la durée des prestations et exiger des contreparties a eu un véritable effet activant aux États-Unis ». Ces positions irriguent le débat politique belge et européen.

La résistance syndicale

Face à cette offensive, les syndicats (FGTB, CSC, CGSLB) ont organisé une mobilisation historique en 2025 :

  • 13 février : 60 000 à 100 000 manifestants à Bruxelles
  • 31 mars : grève générale interprofessionnelle
  • 14 octobre : 140 000 travailleurs dans les rues — la plus grande manifestation de la décennie
  • 24-26 novembre : trois jours de grève nationale (transports, services publics, secteur privé)

La CSC dénonce une « chasse aux malades » (jacht op zieken). La FGTB souligne que « au lieu de sanctionner les malades et les mutuelles, il faudrait peut-être songer tout d'abord à sanctionner les premiers responsables de la situation, à savoir les employeurs. » Un recours collectif devant la Cour constitutionnelle a été introduit en octobre 2025.

La pression européenne

La Commission européenne recommande à la Belgique des « réformes structurelles » du marché du travail via le Semestre européen. L'OCDE préconise de « renforcer la prévention et les programmes de retour au travail » face à « la prise en charge élevée et croissante des prestations d'invalidité ». Paradoxalement, une étude OCDE sur la réforme belge de 2012 (dégressivité du chômage) n'a trouvé « aucune indication que la réforme ait conduit à une augmentation des flux vers l'emploi ».

Leçons internationales : ce qui ne fonctionne pas

Le modèle néerlandais : l'échec des attentes

Les Pays-Bas, souvent cités en exemple, ont réformé leur système d'invalidité en 2006 (WIA) après avoir atteint 11% de la population assurée en incapacité. Résultat : le gouvernement prévoyait que seuls 14% des nouveaux demandeurs seraient classés comme totalement mais non définitivement invalides — en réalité, 53-70% le furent chaque année. Les chercheurs concluent que la complexité du système le rend « difficile à comprendre même pour des bénéficiaires hautement éduqués ».

Le Royaume-Uni : la catastrophe documentée

Le rapporteur spécial de l'ONU Philip Alston a qualifié les réformes britanniques de « systematic immiseration of millions » et de violation des obligations en matière de droits humains. 14 millions de personnes (1/5 de la population) vivent dans la pauvreté, dont plus de la moitié en emploi. Le Work Capability Assessment a été lié à au moins 49 décès documentés par le DWP lui-même. Tim Salter s'est suicidé après avoir été déclaré « apte au travail » ; le coroner a établi que « la réduction drastique de ses allocations était un facteur majeur de sa mort ».

L'Allemagne : le piège des travailleurs pauvres

Les réformes Hartz IV (2005) ont transformé l'Allemagne en « piège à travailleurs pauvres » selon Human Rights Watch. Un enfant sur cinq est menacé de pauvreté ; 38,2% des femmes de 65 ans et plus touchent une pension inférieure à 1 000 €/mois. Le Bürgergeld (2023) n'a pas comblé l'écart — et le chancelier Merz prépare déjà un retour aux sanctions strictes avec la « Neue Grundsicherung ».

La fonction politique des exclus

Boucs émissaires budgétaires

Les 550 000 malades longue durée et 288 000 chômeurs constituent une cible budgétaire de 1,9 milliard € — un cinquième de l'effort d'austérité Arizona. Cette arithmétique révèle leur fonction systémique : variable d'ajustement pour équilibrer des comptes publics sous contrainte européenne, plutôt que citoyens à réinsérer.

Division de la classe travailleuse

La rhétorique gouvernementale oppose systématiquement « actifs » et « inactifs », « travailleurs » et « assistés ». Georges-Louis Bouchez (MR) affirme que « la Belgique a le plus grand nombre de malades longue durée en Europe — deux fois plus qu'en France ou en Allemagne. C'est le résultat d'un système laxiste. » Cette division affaiblit la solidarité de classe et détourne l'attention des vrais privilèges (fraude fiscale, optimisation des grandes fortunes).

L'armée de réserve reconstituée

Les 184 463 exclusions prévues du chômage, combinées aux 550 000 invalides sous pression de « réactivation », constituent une armée de réserve industrielle au sens marxien : une masse de travailleurs disponibles acceptant des conditions dégradées sous peine de perdre tout revenu. Les travailleurs de plateformes (41,6% sans protection sociale), les flexi-jobbers (+19% en un an) et les intérimaires précarisés en sont les premières illustrations.

Ce qui fonctionne réellement

Accompagnement bienveillant plutôt que sanctions

L'ensemble de la recherche académique converge : les sanctions sont contre-productives. Le projet britannique Welfare Conditionality conclut qu'elles « compliquent plutôt qu'elles ne facilitent le retour à l'emploi ». L'OIT note que les mécanismes stricts de sanction « peuvent conduire à un mauvais appariement et à des placements dans des emplois de mauvaise qualité, souvent sans rapport avec les qualifications des demandeurs d'emploi ».

Prévention plutôt que réparation

Élise Derroitte (Mutualité chrétienne) souligne : « Quand on regarde les heures travaillées en Belgique ces dix dernières années, il n'y en a pas beaucoup plus malgré toutes les politiques d'activation. En fait, il y a plus de travail mais de moins bonne qualité. Et cela conduit à l'incapacité de travail. » La prévention des risques psychosociaux, l'amélioration des conditions de travail et la réduction du temps de travail sont les vrais leviers — non les sanctions.

Alternatives ignorées

La réduction collective du temps de travail a été expérimentée par Femma Wereldvrouwen (semaine de 30 heures à plein salaire) avec des résultats positifs sur le bien-être. Le revenu de base est proposé par Ecolo (460 €/mois pour les 18-26 ans). La garantie d'emploi (État employeur en dernier ressort) reste marginale dans le débat belge. Ces alternatives sont systématiquement écartées au profit de l'activation punitive.

Conclusion : un système qui produit ce qu'il prétend combattre

Les exclus sont bien les pions sacrifiés d'un jeu de pouvoir sur l'échiquier belge. L'analyse des politiques de réactivation 2020-2026 révèle un système dont la fonction première n'est pas la réinsertion mais l'économie budgétaire et la pression sur les salaires. Les gagnants sont identifiables : secteurs de l'outplacement et de l'intérim, fédérations patronales, consultants en absentéisme, assureurs privés. Les perdants le sont tout autant : malades longue durée sanctionnés, chômeurs exclus, travailleurs précaires sans protection, communes supportant le transfert de charges.

Les preuves internationales sont accablantes : les modèles punitifs (Royaume-Uni, Hartz IV allemand) ont produit pauvreté, travailleurs pauvres et désastres humains documentés — jusqu'aux suicides liés aux contrôles. Même les Pays-Bas, souvent cités en exemple, ont vu leurs réformes sous-performer massivement les attentes. Pourtant, la Belgique s'engage résolument sur cette voie avec les réformes Arizona.

La mobilisation syndicale de 2025 — 140 000 manifestants en octobre, trois jours de grève en novembre — témoigne d'une résistance massive. Mais le rapport de forces reste défavorable : le gouvernement De Wever affirme que « les syndicats paralysent, le gouvernement travaille ». L'enjeu dépasse la Belgique : il s'agit du modèle social européen, progressivement démantelé sous pression des institutions communautaires et des intérêts économiques.

Les exclus ne sont pas malades par choix ni chômeurs par paresse. Ils sont le produit d'un marché du travail qui détruit les corps et les esprits (burnout, troubles musculo-squelettiques), puis les punit pour leur destruction. La véritable question n'est pas « comment les réactiver », mais pourquoi un système qui les a rendus malades prétend les guérir par la sanction.

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