La Belgique consacre 11% de son PIB à la santé – parmi les plus hauts d'Europe – mais affiche simultanément les dépenses catastrophiques les plus élevées d'Europe occidentale, avec 5,2% des ménages écrasés par les frais médicaux. Ce paradoxe s'explique par un système où conflits d'intérêts, capture réglementaire et portes tournantes permettent à certains acteurs de capter la valeur pendant que l'État transfère ses responsabilités aux citoyens et à la société civile.
Frank Vandenbroucke, ministre fédéral de la Santé depuis octobre 2020, illustre parfaitement l'interpénétration entre pouvoir politique et mutualités. Son cabinet compte Evelyne Hens, nommée cheffe de cabinet santé en 2025, qui occupait le poste de secrétaire générale adjointe de Solidaris jusqu'en septembre 2024. Elle avait déjà été directrice du département recherche de Solidaris pendant huit ans avant de devenir conseillère au cabinet Vandenbroucke dès 2020.
Plus troublant encore : Christel Geerts, mère du président de Vooruit Conner Rousseau, a été nommée présidente de Solidaris « en tout silence » à l'automne 2022. Cette nomination crée un lien familial direct entre la direction du parti socialiste flamand et la première mutualité socialiste du pays. Les positions politiques de Solidaris s'alignent systématiquement sur les réformes Vandenbroucke, notamment sur le plafonnement des suppléments d'honoraires et le conventionnement obligatoire.
Jean-Pascal Labille, secrétaire général de l'Union Nationale des Mutualités Socialistes, cumule 24 mandats selon Cumuleo, dont membre du Conseil général de l'INAMI, vice-président du CHU de Liège, et administrateur de P&V Assurances jusqu'en 2022. Son traitement chez Solidaris atteint environ €200.000 annuels. Ancien ministre PS (2013-2014), il a été sanctionné par la FSMA en 2023 pour divulgation d'informations privilégiées concernant la vente de bpost.
Le cas le plus documenté de porte tournante concerne Hugues Malonne, actuel administrateur général de l'Agence fédérale des médicaments (AFMPS) depuis septembre 2023. Avant de rejoindre l'AFMPS en 2017, Malonne a fait carrière dans l'industrie pharmaceutique en Belgique, en Chine et à l'international.
Un scandale révélé par Knack, Le Vif et La Libre en juin 2020 documente un conflit d'intérêts flagrant : alors directeur général POST à l'AFMPS, Malonne a négocié un contrat de plus d'un million d'euros avec la société italienne DiaSorin pour des tests sérologiques COVID à €7 par test (le prix le plus élevé du marché). La validation de ces tests a été confiée au laboratoire des Hôpitaux Iris Sud, dirigé par Marie Tré-Hardy, sa compagne et mère de ses enfants. Malonne a même co-signé un article scientifique sur les tests DiaSorin avec sa compagne – alors qu'il n'est pas biologiste clinicien. La fédération des laboratoires belges (BSCC) a formellement dénoncé « l'absence de transparence, les conflits d'intérêts, les pressions, les menaces et la signature imprudente de contrats nationaux ».
Brieuc Van Damme incarne la trajectoire type du cabinettard passant du politique aux fonctions régulatoires. Son parcours documenté :
Van Damme a été l'architecte du « Pacte d'avenir » de 2015 avec l'industrie pharmaceutique au nom du gouvernement. Son passage éclair de 13 mois à la tête de l'INAMI avant de rejoindre la Fondation Roi Baudouin illustre l'absence de période de refroidissement obligatoire en Belgique.
Une enquête en cours depuis 2023-2024 implique directement le ministère Vandenbroucke. La société Medista, candidate malheureuse à un contrat de distribution de vaccins de €48 millions, a engagé la firme israélienne Black Cube (connue pour avoir travaillé avec Harvey Weinstein) pour enquêter. Une vidéo clandestine montre un fonctionnaire du SPF Santé publique admettant avoir aidé Movianto à remporter le contrat grâce à des « relations personnelles » et en leur trouvant des avocats.
La députée N-VA Kathleen Depoorter a qualifié cette affaire de « plus grande fraude de cette législature ». L'investigation forensique est en cours. Cette affaire aurait compromis les chances de Vandenbroucke pour le poste de Commissaire européen à la Santé.
Le gouvernement Arizona (2024-2026) a adopté des mesures d'économies ciblant les plus vulnérables tout en préservant les intérêts de l'industrie pharmaceutique.
Sanctions sur les malades de longue durée : la réduction des indemnités passe de 2,5% à 10% pour non-coopération au parcours de réintégration. Les certificats médicaux sont limités à 3 semaines maximum pour le premier arrêt. L'objectif affiché : économiser €1,9 milliard d'ici 2029 en « réactivant » 100.000 malades parmi les 526.000 personnes en invalidité.
Fin de la gratuité des médicaments vitaux : les médicaments de catégorie A (auparavant 100% remboursés) sont désormais soumis à un ticket modérateur minimal. Cela inclut toutes les insulines (diabètes types 1 et 2) et environ 1.500 conditionnements. Plus d'un million de Belges verront leur coût annuel de traitement augmenter jusqu'à €130.
Économies supplémentaires : les inhibiteurs de la pompe à protons (antiacides) passent en catégorie Cx (économie de €53,9 millions), les statines (cholestérol) de B à C (€29,4 millions). Total des économies médicaments : €109,5 millions.
Les gagnants : un nouveau programme « Early and Fast Access » est créé pour les médicaments innovants – les économies sur les patients chroniques financent l'accès accéléré aux nouveaux traitements de l'industrie pharmaceutique.
Une enquête du Het Laatste Nieuws révèle que les mutualités belges détiennent collectivement environ €6,1 milliards d'actifs répartis dans plus de 100 filiales. Leur statut d'ASBL leur aurait permis d'éviter €362 millions d'impôts depuis 2020. Georges-Louis Bouchez (MR) a publiquement attaqué ce « patrimoine de €6 milliards » et les « €400 millions d'impôts évités ».
Les dirigeants perçoivent des rémunérations substantielles : environ €200.000 pour les secrétaires généraux selon les rapports de la Cour des comptes (2023). Elisabeth Degryse, ancienne vice-présidente de la Mutualité Chrétienne (rémunération ~€200.000), est devenue en 2024 Ministre-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour Les Engagés – illustration parfaite de la porte tournante mutualité-politique.
Au sein de l'INAMI, la Commission de Remboursement des Médicaments (CRM) illustre la capture réglementaire. Si les 2 représentants des associations pharmaceutiques n'ont officiellement pas de droit de vote, ils assistent aux réunions et participent aux discussions. Jusqu'en 2018, les votes se faisaient à main levée sans trace écrite de l'abstention des membres en conflit d'intérêts.
Un rapport de la Cour des comptes (2013) et des études de Test-Achats et GRAS-ASBL documentent que des membres ayant des liens financiers avec des laboratoires ont voté sur le remboursement de médicaments produits par ces mêmes laboratoires. Les déclarations d'intérêts ne sont pas systématiquement publiées et les procès-verbaux ne sont disponibles que sur demande.
L'explosion des « Managed Entry Agreements » (accords d'entrée gérée) avec les laboratoires pharmaceutiques illustre l'opacité croissante du système. En 2014, ces contrats secrets représentaient €500 millions (13% du budget médicaments). En 2024, ils atteignent €2,8 milliards – soit 60% du budget médicaments – avec 120 contrats renouvelés ou nouveaux ces trois dernières années.
Paradoxe politique : Vooruit avait fait campagne en 2019 pour mettre fin aux contrats secrets. En tant que ministre, Vandenbroucke les a massivement étendus, qualifiant lui-même la situation de « dilemme du prisonnier » et de « problème démocratique ».
Les dépenses personnelles des patients belges atteignent 17,9% des dépenses courantes de santé (2021), contre une moyenne européenne de 14,5% et seulement 8,9% en France et au Luxembourg. 5,2% des ménages (260.000 foyers) ont connu des dépenses de santé catastrophiques en 2020 – le taux le plus élevé d'Europe occidentale.
Les suppléments d'honoraires représentent plus de 70% de ces dépenses personnelles. Pour une hospitalisation classique, le reste à charge moyen atteint €660 (€206 de tickets modérateurs + €454 de suppléments). Ces suppléments peuvent atteindre 100 à 300% des tarifs officiels selon les hôpitaux, et leur part dans les dépenses personnelles a augmenté de 67% (2018) à 69% (2021).
Selon l'enquête Solidaris 2024, 41% des Belges francophones ont renoncé à au moins un soin pour raisons financières – contre 32% en 2015. Le renoncement touche particulièrement :
Les soins dentaires sont les plus concernés (23% de renoncement), suivis des lunettes, prothèses et appareils auditifs. La « classe moyenne inférieure » devient de plus en plus précaire.
La Belgique affiche un taux de suicide de 14,3 pour 100.000 habitants (2021), contre 10,2 en moyenne dans l'UE-27 – soit 50 à 60% de plus. Les listes d'attente en santé mentale atteignent 217 jours en moyenne pour une première prise en charge spécialisée pour personnes avec handicap mental.
Chez les jeunes, environ 1 sur 4 (15-24 ans) présente des symptômes de dépression ou d'anxiété selon Sciensano (2023-2024). 13,4% des hommes de 18-29 ans ont rapporté des pensées suicidaires dans les 12 derniers mois (novembre 2023). Les signalements d'automutilation et de troubles alimentaires chez les jeunes sont en hausse.
Les inégalités de santé s'aggravent. En 2020, l'écart d'espérance de vie entre les plus et moins favorisés atteignait :
L'écart d'espérance de vie en bonne santé est encore plus marqué : 10,5 ans entre hommes peu et hautement éduqués, 13,4 ans pour les femmes (données 2011). Entre 2001 et 2011, cet écart s'est creusé de 4 ans pour les deux sexes.
Les personnes vivant dans les zones les plus défavorisées ont 1,96 fois (hommes) et 1,78 fois (femmes) plus de risques de mourir prématurément. Les plus grandes inégalités concernent les décès liés à l'alcool, au tabac et aux drogues.
Le secteur hospitalier belge manque d'environ 25.000 infirmières. L'hôpital universitaire Saint-Luc a fermé ~100 lits (environ 10% de sa capacité) faute de personnel. Le taux de vacance atteint 10% dans les grands hôpitaux.
Facteurs aggravants : l'extension des études infirmières de 3 à 4 ans (2016) a créé un creux de diplômés ; 35,4% des diplômés infirmiers en Fédération Wallonie-Bruxelles sont des étudiants étrangers (principalement français) qui repartent après leur diplôme. L'absentéisme a doublé pendant les pics COVID. Seuls 51% des Belges estiment disposer de suffisamment de professionnels de santé dans leur région (contre plus de 75% en 2015).
30% des adultes belges s'identifient comme aidants informels. Leur contribution équivaut à 150.000 emplois à temps plein selon l'Institut de Santé publique. La reconnaissance légale n'est intervenue qu'en septembre 2020, après des années de militantisme. Elle reste conditionnée à 50 heures par mois ou 600 heures par an de soins prodigués.
Les associations de patients, fédérées notamment par la LUSS (Ligue des Usagers des Services de Santé, 100+ associations membres), fonctionnent « pour l'immense majorité exclusivement avec des bénévoles ». Le ministre Vandenbroucke lui-même a reconnu leur « véritable travail de santé publique » – tout en leur accordant des moyens dérisoires.
L'enquête du magazine Médor sur Mithra Pharmaceuticals documente les liens troubles entre industrie et politique en Wallonie. François Fornieri, CEO de Mithra, a cultivé des relations étroites avec les élus PS. Jean-Claude Marcourt, ministre wallon de l'Économie (PS), a été décrit comme ayant été « pris en otage » par Fornieri lors d'une mission économique au Brésil et a financé Mithra « à bout de bras ».
Stéphane Moreau, bourgmestre PS d'Ans et président du fonds de pension Ogeo Fund, a injecté €10 millions du fonds de pension dans Mithra lors d'un sauvetage d'urgence. L'enquête révèle des plans d'affaires manipulés pour justifier les financements publics et un versement de €6,5 millions à Fornieri personnellement dans les 9 mois précédant l'introduction en bourse. Mithra a tenté de censurer judiciairement le journalisme d'investigation en 2015.
Lors des discussions sur la levée des brevets vaccins COVID à l'OMC, un « conseiller belge » a été contacté par Janssen (filiale J&J) avec une menace implicite de « reconsidérer des milliards d'investissements R&D » si la Belgique soutenait la proposition TRIPS. J&J a nié que cette conversation reflétait la position de l'entreprise. L'industrie pharmaceutique emploie directement plus de 30.000 personnes en Belgique et représente €1,64 milliard de R&D annuelle (40% de toute la R&D privée belge) – un levier d'influence considérable.
L'analyse des données confirme le transfert systématique des responsabilités de l'État vers les citoyens et la société civile :
Ce que l'État ne fait plus : financer correctement les soins (reste à charge 17,9% vs 14,5% UE), contrôler les suppléments d'honoraires (70% des dépenses personnelles), assurer l'accès à la santé mentale (217 jours d'attente), former et retenir le personnel soignant (25.000 infirmières manquantes).
Ce que la société civile compense : associations de patients fonctionnant au bénévolat, aidants proches équivalant à 150.000 emplois non rémunérés, CPAS absorbant les coûts non remboursés par l'État, crowdfunding médical normalisant le transfert de charges.
Qui capte la valeur : industrie pharmaceutique (+62% de dépenses 2015-2024, €2,8 milliards en contrats secrets), médecins non conventionnés (suppléments 100-300%), managers hospitaliers et consultants, mutuelles (€6,1 milliards de patrimoine, €200.000 de rémunération pour les dirigeants).
Les perdants : malades de longue durée (-10% d'indemnités), patients chroniques (fin gratuité insuline), travailleurs âgés (malus pension 5%/an), infirmières (pénurie et épuisement), classes moyennes inférieures (41% de renoncement aux soins), et les 260.000 ménages confrontés à des dépenses catastrophiques de santé.
Le système belge crée un paradoxe où des dépenses élevées n'empêchent ni les inégalités croissantes, ni le renoncement aux soins, ni la fuite des soignants. Les conflits d'intérêts documentés – du triangle Solidaris-Vooruit-Vandenbroucke à l'affaire Malonne-DiaSorin en passant par l'explosion des contrats secrets – révèlent un système où la régulation est captée par les intérêts qu'elle devrait encadrer. La société civile paie le prix d'un État qui a abandonné sa mission de protection au profit d'arrangements opaques entre acteurs politiques, mutualistes et industriels.