Rapport d'Analyse Prospective - Souveraineté Numérique et Agentivité à l'Ère du Colonialisme des Données

1. Introduction : Le Changement de Paradigme de la Puissance Informationnelle

L’information a cessé d’être une ressource périphérique pour devenir le cœur névralgique des nouveaux rapports de force mondiaux. Dans ce siècle de mutation, la maîtrise du sens et de la donnée n'est plus seulement un avantage compétitif, mais la condition existentielle de l'autonomie des organisations. Nous vivons une bifurcation historique où la puissance ne se mesure plus uniquement par la force cinétique, mais par la capacité à contrôler les infrastructures physiques du numérique et à imposer des cadres narratifs hégémoniques.

Cette centralité de l'information structure une domination asymétrique, exacerbée par une fracture numérique abyssale. Alors que la Banque mondiale recense encore 2,6 milliards de personnes privées d'accès au réseau, ce fossé n'est pas qu'une absence de connectivité ; il traduit une dépendance stratégique envers ceux qui contrôlent la couche matérielle de la puissance : les câbles sous-marins, les constellations de satellites et les infrastructures 5G. Pour les organisations contemporaines, cette dépendance technologique entraîne une érosion insidieuse de la souveraineté décisionnelle, transformant chaque sujet en une entité dépendante de flux qu'il ne maîtrise plus.

Tablette

2. Anatomie du Colonialisme des Données et Hégémonie des GAFAM

Le concept de « colonialisme des données » constitue la clé de lecture indispensable de notre époque. Il décrit une forme de domination où la captation massive et continue des données humaines fonctionne par analogie avec l'exploitation historique des ressources naturelles. Cette prédation vise l'appropriation du vivant pour remodeler les comportements économiques et politiques.

Évaluation du dispositif de contrôle

L'hégémonie des GAFAM et des BATX repose sur trois piliers structurels :

  1. L'influence algorithmique : Les algorithmes ne sont plus de simples outils, mais des instances de médiation façonnant les modèles de pensée. En orientant le débat public, ils modélisent la conception même de l'État et des services publics, imposant des idéologies gouvernementales déconnectées des contrôles démocratiques.
  2. L'arsenal juridique extraterritorial : La puissance de la donnée est doublée d'un redoutable lawfare. L'usage stratégique de législations américaines telles que le FCPA (Foreign Corrupt Practices Act), la loi Sarbanes-Oxley ou les lois sur la concurrence permet de s'emparer d'informations stratégiques étrangères. Ce dispositif offre aux régulateurs un accès direct aux comptes et aux secrets industriels des multinationales mondiales, agissant comme un « Big Brother mondial des données économiques ».
  3. Le capitalisme de surveillance : Ce modèle monétise les données humaines pour manipuler les comportements. Par le biais de plateformes omniprésentes, les interactions sont transformées en actifs financiers, permettant une influence prédictive sur les choix économiques et les votes.

Cette architecture transforme les organisations en « combattants involontaires » au sein d'une guerre économique non déclarée. Pour s'extraire de cette tutelle, il est impératif de passer d'une surveillance subie à une stratégie de résistance narrative et technique.

3. De l'Aliénation à l'Agentivité Collective : Fondements Sociologiques

La dépossession de l'agentivité par le capitalisme contemporain exige une refondation démocratique. L'aliénation moderne ne se limite plus au travail, mais s'étend à la destruction méthodique des collectifs et à la domination sociale du temps par des normes abstraites. Restaurer le pouvoir d'agir collectif est le défi majeur de l'émancipation organisationnelle.

Transformation de l'Action Collective

Pour restaurer cette autonomie, trois piliers conceptuels sont nécessaires :

  • L'Agency (Amartya Sen) : La capacité d'agir définie comme une « liberté substantielle ». Elle est la capabilité nécessaire pour provoquer des changements systémiques.
  • L'Hégémonie (Gramsci) et la Conscientisation (Freire) : L'autonomie s'acquiert par une « guerre de position » culturelle. La conscientização permet aux opprimés de se transformer en sujets historiques capables d'action transformatrice.
  • L'Espace des flux vs Espace des lieux (Castells) : Tandis que les élites évoluent dans l'espace dématérialisé des flux, la résistance doit s'ancrer dans l'espace des lieux, là où se construisent les « identités projet ».

Synthèse : Mécanismes d'Aliénation vs Leviers d'Émancipation

Mécanismes d'Aliénation Leviers d'Émancipation
Atomisation & Destruction des collectifs : Fragmentation des travailleurs (Bourdieu). Conscientisation : Prise de conscience collective des structures d'oppression (Freire).
Domination sociale du temps : Soumission aux normes sociales abstraites (Postone). Capabilités : Développement de la liberté substantielle d'agir (Sen).
Espace des flux : Déconnexion des élites vis-à-vis des réalités locales (Castells). Identités projet : Construction de récits collectifs ancrés dans le territoire (Castells).
Singularisme : Individus seuls face aux conséquences de leurs choix (Martuccelli). Coopération : Mutualisation des ressources et gouvernance « un membre = une voix ».

Cette transition sociologique trouve son application technique dans l'adoption d'outils de gestion de la connaissance conçus comme des remparts contre les normes sociales abstraites.

4. La Guerre Narrative et Cognitive : Le Nouveau Domaine de Lutte

La guerre narrative ne se résume pas à une bataille de faits, mais constitue un assaut direct sur le sens et l'identité. L'objectif est de manipuler les perceptions pour contraindre l'action sans usage de la force cinétique.

Analyse des Doctrines et Théâtres d'Opérations

  • La Doctrine Gerasimov (Russie) : Elle théorise un rapport de 4:1 entre les moyens non-militaires et militaires. En Ukraine, cette doctrine s'est heurtée à la maîtrise de la performance numérique de Zelenskyy, qui a opposé un récit de résistance agile au narratif russe de l'« Opération Militaire Spéciale ».
  • Les Trois Guerres (Chine) : Articulation de la guerre psychologique, médiatique et juridique (lawfare). Ce modèle se déploie massivement pour saturer l'espace informationnel, notamment à Taïwan avec 2,16 millions d'instances de désinformation recensées en 2025.
  • Professionnalisation du récit (Gaza) : Le conflit illustre une maîtrise technologique avancée, avec un investissement publicitaire israélien de 7,1 millions de dollars en octobre 2023 et l'usage de l'IA « Words of Iron ». Parallèlement, la censure algorithmique a conduit à 1050 suppressions de contenus pro-palestiniens sur Meta en deux mois.
  • Révolution narrative (Sahel) : Le Groupe Wagner et l'Africa Corps ont investi 2,5 milliards de dollars (via l'extraction d'or) pour retourner l'opinion publique contre la France. Le résultat est spectaculaire : 84 % d'opinions positives pour la Russie au Mali, aboutissant à l'expulsion des bases occidentales au Niger en 2024.

Conséquences Organisationnelles

Ces offensives sapent la cohésion interne : polarisation idéologique croissante et érosion de la confiance institutionnelle. En Belgique, la confiance politique s'est effondrée pour atteindre un seuil critique situé entre 22 % et 39 %, rendant la société particulièrement vulnérable aux narratifs de déstabilisation extérieurs.

5. Pistes de Résilience : Biens Communs et Coopération de Données

Face à la bifurcation actuelle, l'information doit être traitée comme un « bien commun » co-géré. La résilience passe par des modèles de propriété alternative et une vigilance citoyenne accrue.

Modèles de Résilience pour l'Autonomie

  • Coopératives de Données : Inspirées par Mondragón ou l'Émilie-Romagne, elles prônent une gouvernance démocratique où la lucrativité limitée protège contre la prédation.
  • Communs Informationnels : La viabilité de Wikipédia et du Logiciel Libre démontre qu'une infrastructure critique peut être produite hors des monopoles.
  • Veille Citoyenne et OSINT : L'usage de l'OSINT (Open Source Intelligence) par des réseaux comme Ouaisfi.eu en Fédération Wallonie-Bruxelles ou Regards Citoyens transforme les citoyens en acteurs de la redevabilité. Ouaisfi.eu, par ses dossiers documentés et ses ateliers, prouve que la veille peut devenir un outil d'éducation permanente. La plateforme Participation.brussels centralise également ces innovations pour renforcer le lien démocratique.

Outils de Souveraineté : La Technique de Rupture

La souveraineté commence par le choix du support. L'usage d'Obsidian pour la gestion des connaissances illustre cette résistance. En s'appuyant sur le format ouvert Markdown (.md), il évite le « vendor lock-in » des GAFAM. Les données, stockées dans des « coffres » locaux (vaults), forment un sanctuaire contre le « Big Brother mondial des données ». Cette autonomie technique est le préalable indispensable à toute protection de l'agentivité.

6. Conclusion Prospective : Vers une Souveraineté Augmentée

La souveraineté numérique ne réside pas uniquement dans les serveurs, mais dans la capacité collective à produire son propre récit. Dans un monde saturé, la souveraineté de demain sera narrative ou ne sera pas.

Appel à l'action : Les trois impératifs

  1. Défense Cognitive : Institutionnaliser l'OSINT comme une compétence organisationnelle clé pour vérifier l'information et s'inoculer contre l'infodémie.
  2. Souveraineté Technique : Opérer une rupture avec les formats propriétaires au profit de protocoles ouverts et du logiciel libre.
  3. Solidarité Informationnelle : Soutenir activement les communs numériques et les réseaux de veille citoyenne pour restaurer la confiance par la transparence.

Note finale : Les guerres d'influence seront gagnées par ceux qui ne se contentent pas de collecter l'information, mais qui sont capables de lui donner un sens souverain. Pour l'organisation du futur, l'émancipation est au prix de cette maîtrise narrative.

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