Le gouvernement Arizona, formé le 31 janvier 2025 sous la direction de Bart De Wever après 236 jours de négociations, a engagé la Belgique dans une trajectoire d'austérité dont les premiers effets se matérialisent début 2026. Cette synthèse rassemble les données chiffrées et sourcées les plus récentes pour documenter les impacts réels des réformes, les vulnérabilités structurelles du modèle, et les alternatives disponibles.

La limitation des allocations de chômage à 24 mois, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, déclenche une vague d'exclusions sans précédent. Selon l'ONEM et la RTBF, 120 000 personnes seront exclues d'ici avril 2026, avec un calendrier échelonné : 24 000-28 000 dès janvier (chômeurs de plus de 20 ans), 43 000 supplémentaires en mars, puis 47 000 en avril. D'ici fin 2027, 180 000 personnes perdront leurs allocations.
Les projections de basculement vers les CPAS sont alarmantes. Selon une étude citée par VRT, un tiers retrouvera un emploi, un tiers basculera vers le CPAS, et un tiers "disparaîtra des radars" — ce dernier groupe révélant l'ampleur du non-recours aux droits. À Bruxelles, l'agence Vivalis anticipe 10 200 personnes sans revenu dans les six mois suivant l'exclusion, 8 000 demandes de leefloon, et un surcoût de 79 millions d'euros pour les communes (43 M€ en allocations, 23 M€ en aide complémentaire, 13 M€ en personnel). Dès les trois premiers jours de janvier 2026, les CPAS bruxellois ont enregistré une hausse de 50 % des demandes : 132 à Bruxelles-Ville, 152 à Molenbeek, 112 à Anderlecht.
En Wallonie, l'impact est estimé par Belfius à 190 millions d'euros par an de coûts supplémentaires pour les communes. Le CPAS de Charleroi a reçu 508 demandes de rendez-vous dans les cinq premiers jours de janvier. La Fédération des CPAS wallons chiffre le coût sur la législature entre 493 et 631 millions d'euros. Les compensations fédérales prévues (300 M€ en 2026-2027, avec un remboursement dégressif de 100 % à 75 %) sont jugées insuffisantes par le secteur.
L'expérience britannique du Universal Credit est particulièrement édifiante : sur 8 millions de bénéficiaires en juillet 2025, 47 % subissent des déductions, et 81 % des sanctions sont annulées en appel — révélant un système "clairement défaillant" selon Policy in Practice. En Allemagne, les réformes Hartz IV (2003-2005) ont certes réduit le chômage de 12 % à 5 %, mais le coefficient de Gini a augmenté de 2,6 points et le taux de pauvreté des chômeurs atteint 67,8 % en 2010.
Le non-recours aux droits sociaux en Belgique est estimé entre 57 % et 76 % pour le RIS, et 79 % pour la GRAPA selon l'étude TAKE (SPF Sécurité Sociale). Les facteurs identifiés sont la méconnaissance des droits, la complexité administrative, la stigmatisation ("aller au CPAS = mendier") et la fracture numérique.

La Belgique comptait 549 996 malades de longue durée fin 2024, soit une augmentation de 4,46 % en un an et une confirmation du franchissement du seuil des 500 000. La répartition par pathologie révèle l'origine structurelle du problème : 37-38 % de troubles mentaux (burn-out en hausse de 70 % depuis 2018) et 31-32 % de troubles musculo-squelettiques. Les femmes représentent 60 % des cas, les plus de 45 ans 75 %.
L'objectif gouvernemental de remettre 100 000 malades au travail d'ici 2029 pour économiser 1,9 à 2,2 milliards d'euros se heurte à un avis unanime défavorable du Conseil National du Travail (5 mai 2025) : "Il n'y a aucune preuve scientifique que le fait de sanctionner puisse contribuer à une politique de réintégration positive et durable." Solidaris note que les mesures de responsabilisation n'ont concerné que 40 affiliés dans tout le pays en 2024, rendant "non crédible" l'estimation de 74 millions d'euros de gains.
L'avis n°14/2025 de l'IFDH (15 décembre 2025) constitue une critique juridique majeure. L'aggravation des sanctions (de 2,5 % à 10 %, voire suppression totale des indemnités) est qualifiée de "recul significatif" violant le principe de standstill de l'article 23 de la Constitution. L'IFDH dénonce également l'utilisation de la procédure d'urgence, l'absence de consultations obligatoires, et un impact discriminatoire sur les femmes (60 % des MLD).
Le sous-financement chronique de la santé aggrave la situation : la norme de croissance à 2 % (2026-2027) reste inférieure de 1,2 point au besoin estimé de 3,2 % par le Bureau fédéral du Plan, soit environ 725 millions d'euros de manque annuel.

Le statut BIM (Bénéficiaire Intervention Majorée) concerne 2,4 millions de Belges, soit 21 % de la population (INAMI, juin 2025), avec 400 000 bénéficiaires supplémentaires depuis 2020. La perte de ce statut déclenche un effet cascade : fin des remboursements majorés de soins, perte du tarif social énergie (depuis juillet 2023 pour les BIM-revenus), suppression des réductions transports et du supplément allocations familiales.
Le Conseil Supérieur de l'Emploi documente le piège à l'emploi belge : la fiscalité sur le travail est la plus élevée de l'OCDE, avec un coin fiscal de 47 % pour les bas salaires contre 30,5 % aux Pays-Bas. Une hausse de revenus (reprise d'emploi ou promotion) peut entraîner une perte nette de pouvoir d'achat lorsque les avantages sociaux disparaissent brutalement — configuration où le taux marginal effectif dépasse 100 %. L'étude TAKE recommande "une progressivité des seuils d'octroi" pour éviter ces effets de marche.
Les projections du Bureau fédéral du Plan (juin 2025) et du Comité de monitoring (septembre 2025) confirment une détérioration structurelle des finances publiques. Le déficit de l'Entité I (fédéral + sécurité sociale) passera de 26,6 milliards d'euros en 2025 à 42,6 milliards en 2030 (5,8 % du PIB). La dette publique atteindra 120,8 % du PIB contre 104,7 % en 2024.
La charge d'intérêts constitue le facteur aggravant principal, représentant 75 % de la détérioration. Selon l'Agence de la Dette, elle passera de 12,2 milliards d'euros en 2026 à 20,9 milliards en 2030 — une augmentation de 70 % en quatre ans. La dégradation par Fitch à A+ en juin 2025 (motif : détérioration des finances, déficit élevé) a entraîné celle de la Flandre à AA-.

Selon Michel Saintrain (Bureau fédéral du Plan) et Maxime Fontaine (ULB/Dulbea) dans La Libre du 30 janvier 2026, l'effet boule de neige "apparaît lorsque le taux d'intérêt moyen de la dette dépasse durablement la croissance nominale tandis que le solde primaire reste négatif." Techniquement, la Belgique n'y est pas encore — la croissance nominale (réelle + inflation) reste légèrement supérieure au coût moyen de la dette — mais "l'écart se réduit." Les années 2027-2029 seront décisives, combinant durcissement du cadre budgétaire européen et climat préélectoral.
La Banque Nationale de Belgique (novembre 2025) qualifie la dette de "préoccupante" et souligne une vulnérabilité majeure : des besoins de financement brut de ~20 % du PIB par an. Comparaison internationale : la France est au même niveau de notation (A+), l'Italie à 137-138 % du PIB constitue "un avertissement" selon la BNB. Relativiser par rapport au Japon (240 % du PIB) "reflète une vision très partielle" — le Japon bénéficiant d'actifs financiers importants et d'investisseurs domestiques.
Le rapport 2025 du Comité d'étude sur le vieillissement projette une hausse des dépenses sociales de 25,8 % du PIB en 2024 à 27,5 % en 2070 (+1,7 point). La réforme des pensions Arizona réduit ce coût de 1,8 point de PIB mais au prix d'une baisse significative des taux de remplacement : -11,9 % pour les fonctionnaires et -9,2 % pour les salariés. Le ratio de dépendance (67+/18-66 ans) passera de 28,5 % à 42,8 % sur la période.
L'étude FPB/Cerac (septembre 2025) quantifie l'impact climatique : perte de PIB de 2,8 à 5 % d'ici 2050, dette augmentée de +15 points de PIB dans le scénario +3°C. Le commissaire Baudouin Regout note que "l'effort budgétaire est comparable à celui lié au vieillissement et aux dépenses de défense." Les inondations de 2021 en Wallonie ont coûté 5,2 milliards d'euros en réparations totales, dont 2 milliards d'indemnisations (52 % supportés par la Région).
La précarité énergétique touche 13,5 % des ménages belges (21,7 % en Wallonie) selon le Baromètre 2024 de la Fondation Roi Baudouin. Aucune étude ne modélise de manière intégrée l'effet combiné vieillissement + climat + dette pour la Belgique — une lacune majeure identifiée.
La taxe sur les patrimoines millionnaires rapporterait entre 4,7 milliards d'euros (évaluation Bureau fédéral du Plan) et 8 milliards (estimation PTB avec 26 % d'évasion fiscale). Oxfam chiffre un impôt progressif de 1 à 4 % sur les fortunes supérieures à 1 million à 20 milliards par an. Pour contexte, 1 % des Belges détient 24 à 33 % de la richesse totale et paie en moyenne 23 % d'impôts contre 43 % pour la population moyenne.
La fraude fiscale est estimée entre 6,6 milliards (BNB, conservateur) et 30,4 milliards d'euros (CSC, incluant évasion). La globalisation des revenus (travail + capital au même barème) rapporterait 5,65 à 9,7 milliards selon le Bureau du Plan. La Belgique reste un paradis fiscal pour les grandes fortunes : pas d'impôt sur la fortune, plus-values mobilières non taxées, taxe comptes-titres limitée à 0,15 % (410 M€ collectés).
La flexicurité danoise a réduit le chômage de 12,5 % (1993) à moins de 5 % via son "triangle d'or" : flexibilité du licenciement, indemnisation généreuse (85 % du salaire, 4 ans maximum), et politiques actives de formation. Conditions de succès : fort taux de syndicalisation, dialogue social, investissement massif (53,7 % du PIB en dépenses publiques).
L'expérimentation finlandaise du revenu de base (2017-2018, 560 €/mois pour 2 000 chômeurs) a montré un impact modéré sur l'emploi (+6 jours de travail par an) mais un bien-être nettement amélioré : moins de stress, meilleure sécurité financière, 55 % déclarent une bonne santé contre 46 % dans le groupe témoin.

Le front commun syndical (CSC, FGTB, CGSLB) et 20 organisations de la société civile ont introduit un recours en annulation le 29 octobre 2025, invoquant la violation de l'article 23 de la Constitution (droit à la sécurité sociale), du principe de standstill, et une discrimination envers les femmes. La Cour constitutionnelle a rejeté la demande de suspension le 15 janvier 2026, n'ayant pu établir l'existence d'un "préjudice grave difficilement réparable", mais a précisé que cela "n'est pas de nature à empêcher une annulation" sur le fond.
La jurisprudence récente (arrêt n°20/2025 du 6 février 2025) réaffirme que l'article 23 "interdit au législateur de réduire significativement le niveau de protection sans qu'existent des motifs d'intérêt général." Daniel Dumont (UCLouvain) souligne que le plus grand potentiel du standstill réside dans l'obligation de motivation adéquate : le processus législatif doit être "informé et fondé sur des données factuelles correctes."

La séquence de mobilisation depuis janvier 2025 est sans précédent récent : 30 000 manifestants le 13 janvier, 100 000+ le 13 février (manifestation "historique"), grèves générales les 31 mars et 29 avril, puis 140 000 manifestants le 14 octobre. "L'Appel de novembre" (24-26 novembre) a combiné grève des transports, grève des services publics, et grève nationale.
Ces mobilisations ont obtenu des concessions : sauvegarde de l'indexation des salaires, abandon de la hausse de TVA de 6 à 9 % sur les produits de première nécessité, maintien de la dispense de certificat médical, abandon du jour de carence. Une grande manifestation nationale est annoncée pour le 12 mars 2026 à Bruxelles.
Les CPAS anticipent un afflux majeur : la Fédération des CPAS wallons estime que entre un tiers et deux tiers des 180 000 exclus se tourneront vers eux. Le surcoût sur la législature est estimé entre 493 et 631 millions d'euros.
La carte de contrôle électronique (eC3.2) est obligatoire depuis le 1er janvier 2025 pour le chômage temporaire, avec une dérogation temporaire jusqu'au 30 juin 2025 pour les personnes en difficulté numérique. Or 40 % de la population (16-74 ans) est en situation de vulnérabilité numérique, 55 % des plus de 55 ans ont de faibles compétences, et 11 % des ménages à faibles revenus n'ont pas accès à Internet.
Le non-recours aux droits sociaux dépasse 50 % des personnes éligibles en Belgique — l'un des taux les plus élevés d'Europe (62 % pour le RIS contre 34 % pour le RSA français, 18-34 % au Royaume-Uni). L'allocation de chauffage présente un non-recours de 67 à 88 %. Le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté dénonce "un système qui soupçonne avant de protéger, qui contrôle avant de soutenir."
Les 217 Espaces Publics Numériques labélisés en Wallonie ne sont pas structurellement financés et 80 % de la population ignore leur existence. L'Unia recommande de "refuser le tout numérique" et de garantir légalement l'accès non-numérique à tous les services essentiels.

| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Exclusions chômage avril 2026 | 120 000 | ONEM/RTBF |
| Surcoût CPAS Bruxelles | 79 M€ | Vivalis |
| Surcoût CPAS Wallonie/an | 190 M€ | Belfius |
| Non-recours RIS | 57-76 % | FDSS/TAKE |
| Malades longue durée (fin 2024) | 549 996 | INAMI |
| Bénéficiaires BIM | 2,4 millions (21 %) | INAMI 2025 |
| Déficit fédéral 2030 | 42,6 Md€ | Comité monitoring |
| Charge intérêts 2030 | 20,9 Md€ | Agence de la Dette |
| Dette 2030 (% PIB) | 120,8 % | Bureau fédéral du Plan |
| Baisse taux remplacement fonctionnaires | -11,9 % | CEV 2025 |
| Impact climatique dette | +15 pts PIB | FPB/Cerac |
| Taxe millionnaires (Bureau du Plan) | 4,7 Md€ | Bureau fédéral du Plan |
| Fraude fiscale estimée | 30,4 Md€ | CSC |
| Vulnérabilité numérique | 40 % population | FRB 2024 |
| Mobilisation 14 octobre 2025 | 140 000 | FGTB/CSC |
Ces données confirment que le budget Arizona repose sur des hypothèses fragiles (remise au travail de 100 000 malades sans preuve d'efficacité des sanctions), génère des externalités négatives sous-estimées (transfert vers les CPAS, non-recours, précarisation), et ignore des alternatives chiffrées significatives (4,7 à 20 milliards via la fiscalité du patrimoine). La trajectoire budgétaire reste critique malgré les réformes, avec un effet boule de neige potentiel si l'écart croissance/taux d'intérêt se creuse après 2027.
