La fabrique de l'ennemi intérieur : du reportage à la dystopie

Le documentaire "Sans boulot : tous fraudeurs ?" de Christophe Deborsu (RTL-TVI, novembre 2025) s'inscrit dans une tradition propagandiste séculaire de construction d'ennemis intérieurs parmi les populations vulnérables. Loin d'être un simple "reportage racoleur", ce programme mobilise des mécanismes identiques à ceux décrits par Carl Schmitt, René Girard et Loïc Wacquant pour fabriquer le consentement à l'austérité — les mêmes techniques que la littérature dystopique, d'Orwell à Black Mirror, a anticipées avec une précision troublante.

Cette analyse croise les travaux académiques sur la propagande, la théorie du bouc émissaire, et la culture dystopique pour révéler comment un documentaire télévisé peut fonctionner comme rouage d'une "machine à fabriquer le sens commun néolibéral" selon l'expression de la sociologue Tracey Jensen.


sorryJack

Le fraudeur comme ennemi schmittien des démocraties en crise

Carl Schmitt affirmait dans Der Begriff des Politischen (1932) que toute communauté politique se définit par la distinction ami/ennemi — non pas un ennemi privé (inimicus) mais un ennemi public (hostis) dont l'élimination symbolique devient "l'activité essentielle du souverain populaire". Cette logique, conçue pour les ennemis extérieurs, s'applique désormais aux populations intérieures désignées comme parasites du corps social.

Le "fraudeur social" remplit exactement cette fonction : il est simultanément interne (citoyen nominalement) et étranger (menace au "mode de vie" de la communauté). Comme l'observe le philosophe Ben van de Wall : "L'ennemi politique d'aujourd'hui n'est plus simplement l'étranger, mais le citoyen qui défie le consensus moral du groupe. Le discours politique se transforme en une série de purifications, d'expulsions et de réaffirmations de l'identité collective."

Cette construction n'est pas accidentelle mais structurellement nécessaire aux États néolibéraux. Loïc Wacquant démontre dans Punir les pauvres (2009) que lorsque l'État abandonne ses fonctions protectrices (emploi, sécurité sociale), il doit se relégitimer par l'exclusion punitive. Le documentaire devient alors ce que Wacquant appelle un "théâtre de moralité civique" : une scène où les élites politiques peuvent orchestrer "la vitupération publique de figures déviantes — la 'mère allocataire', le 'voyou des quartiers', le 'prédateur social' — pour combler le déficit de légitimité qu'elles subissent lorsqu'elles abandonnent la mission gouvernementale de protection sociale et économique."

Le mécanisme girardien du bouc émissaire

René Girard complète cette analyse par la théorie du bouc émissaire (Le Bouc émissaire, 1982). Selon lui, les crises sociales génèrent une violence collective qui ne peut se résoudre que par sa canalisation vers une victime désignée — suffisamment marginale pour être vulnérable, suffisamment associée au problème pour paraître coupable.

L'allocataire social répond parfaitement à ces critères :

  • Contexte de crise : austérité budgétaire, insécurité économique post-Covid
  • Accusation : responsable de "ponctionner" les ressources collectives
  • Position ambiguë : assez pauvre pour être vulnérable, accusé de vivre "mieux que les travailleurs honnêtes" — position idéale du bouc émissaire

Girard identifie dans Quand ces choses commenceront (1994) "l'immense pouvoir des mécanismes victimaires comme une 'glu' immémoriale de la cohésion des communautés humaines." Le reportage Deborsu participe de cette glu : en désignant des victimes sacrificielles médiatiques, il ressoude temporairement une communauté fragmentée par l'anxiété économique.


Les "vies perdues" de Bauman : quand le néolibéralisme produit ses "déchets humains"

Zygmunt Bauman théorise dans Wasted Lives (2004) comment la modernité produit inévitablement des populations "superflues" — non pas accidentellement mais structurellement. La mondialisation, l'automatisation et le démantèlement des protections sociales créent des êtres humains en excès, que le système ne peut ni employer ni protéger.

Face à cette réalité dérangeante, deux stratégies s'offrent aux sociétés : reconnaître l'échec systémique ou désigner ces populations comme "déchets" responsables de leur propre obsolescence. La seconde option est politiquement plus confortable. Bauman observe que "l'État perd sa souveraineté face à l'insécurité du marché et cherche alors cette sécurité dans la sécurité individuelle des citoyens face à la menace de l'étranger, à travers la 'peur officielle'."

Le documentaire "Tous Fraudeurs" participe de cette production de peur officielle : il visualise les "vies perdues" non comme victimes d'un système défaillant mais comme menaces actives justifiant leur propre exclusion.


Une anatomie des techniques propagandistes du "poverty porn"

Le modèle de propagande de Chomsky appliqué au documentaire social

Le modèle de propagande d'Edward Herman et Noam Chomsky (Manufacturing Consent, 1988) identifie cinq filtres structurels expliquant pourquoi les médias commerciaux produisent systématiquement des contenus servant les intérêts dominants :

  1. Propriété : Les médias appartiennent à des groupes dont les propriétaires bénéficient de la réduction des charges sociales
  2. Publicité : Les annonceurs ciblent des audiences aisées susceptibles de ressentir les dépenses sociales comme une ponction
  3. Sources officielles : Les cellules gouvernementales de "lutte contre la fraude" deviennent les sources par défaut, imposant leur cadrage
  4. Flak : Les organisations de défense des précaires ont moins de ressources pour contester les représentations stigmatisantes
  5. Ennemi idéologique : Le "fraudeur" remplace le "communiste" comme figure permettant de mobiliser peur et ressentiment

Ce modèle explique pourquoi RTL-TVI, sans conspiration explicite, produit naturellement un contenu anti-allocataires : la structure même du système médiatique commercial sélectionne ce type de récits.

Jacques Ellul et la "propagande sociologique" invisible

Jacques Ellul distingue dans Propagandes (1962) deux types fondamentaux : la propagande d'agitation (mobilisation pour l'action) et la propagande d'intégration (conformité aux normes existantes). Le "poverty porn" relève clairement de la seconde catégorie — il ne cherche pas la révolution mais l'acceptation de l'ordre néolibéral.

Plus subtilement, Ellul identifie la propagande sociologique : celle qui opère à travers le climat général des idées, le "mode de vie", et apparaît comme neutre plutôt que politique. Un documentaire présenté comme simple "observation" de la réalité constitue la forme idéale de cette propagande : il semble découvrir spontanément ce qu'il a en réalité construit par le montage et la sélection.

Techniques spécifiques identifiables

La déshumanisation par l'exhibition : Filmer des personnes vulnérables dans des moments intimes — ce que Tracey Jensen appelle "créer des figures de dégoût social" — permet de transformer des êtres humains complexes en objets de mépris. L'exhibition télévisée de la pauvreté spectacularise ce qui devrait rester du domaine de la dignité privée.

La synecdoque accusatoire : Présenter des cas individuels (éventuellement extrêmes ou non représentatifs) comme emblématiques d'un groupe entier. Avec un ratio de montage de 120:1 (120 heures filmées pour 1 heure diffusée), le documentaire dispose d'un pouvoir immense de construction narrative. Comme l'observent les chercheurs : "Il s'agit en fait d'un récit hautement édité et sensationnalisé... mobilisant des images stéréotypées de l'aide sociale : canapés sur les trottoirs, hommes buvant des canettes dans la rue, femmes fumant sur le pas de leur porte."

Le cadrage épisodique contre thématique : La recherche sur le cadrage médiatique distingue le traitement "épisodique" (histoires individuelles, caractères personnels) du traitement "thématique" (causes systémiques, contexte politique). La télévision privilégie systématiquement le premier, ce qui "tend à obscurcir les causes systémiques et le contexte dans lequel la pauvreté survient. En invitant à scruter le caractère individuel, les choix et actions des pauvres, le cadrage épisodique s'aligne étroitement avec les narratifs méritocratiques."


La culture dystopique comme grille de lecture prophétique

Les Deux Minutes de la Haine d'Orwell et les écrans contemporains

Emmanuel Goldstein, l'ennemi perpétuel de 1984, n'existe peut-être pas — mais son image suffit à canaliser la rage collective. Orwell décrit comment "la rage ressentie était une émotion abstraite, non dirigée, qui pouvait être transférée d'un objet à un autre comme la flamme d'un chalumeau."

Cette description anticipe avec précision le fonctionnement de l'anti-allocataire médiatique :

  • Programmation régulière : créneaux de diffusion récurrents
  • Ennemi désigné : le "fraudeur", "profiteur", "assisté"
  • Canalisation émotionnelle : les anxiétés économiques redirigées vers les populations vulnérables
  • Participation collective : les réseaux sociaux amplifient la haine
  • Résolution autoritaire : les politiques promettent des "mesures fermes"

La chercheuse Erika Gottleib analyse les Deux Minutes de la Haine comme "un rituel de culte public, conçu pour imprimer des idées polarisées de bien et de mal sur les participants." Les documentaires anti-allocataires fonctionnent identiquement : ils ritualisent le mépris, le rendent collectif et acceptable.

Brazil de Terry Gilliam : la machine bureaucratique créatrice d'ennemis

Le film de Gilliam (1985) illustre comment une simple erreur typographique (Buttle/Tuttle) peut détruire un innocent pris dans les rouages bureaucratiques. Aucun individu n'est responsable — chaque fonctionnaire "a accepté de bonne foi le bon homme comme étant le bon" — mais le système dans son ensemble broie sans correction.

Ce mécanisme décrit précisément l'expérience des allocataires face aux administrations modernes : sanctions automatiques, algorithmes de détection, "digital by default" excluant ceux sans compétences numériques. Comme Daniel Blake dans le film de Ken Loach, les victimes sont détruites par des erreurs que personne ne corrige parce que personne n'en assume la responsabilité.

Black Mirror et le crédit social : la dystopie devenue réalité européenne

L'épisode "Nosedive" de Black Mirror dépeint une société où la valeur personnelle est quantifiée par notation sociale permanente. Les personnages non-blancs y ont des scores significativement plus bas ; les travailleurs de service appartiennent presque tous à des minorités.

Cette fiction n'est plus fiction. Le système néerlandais SyRI (Systeem Risico Indicatie), utilisé de 2014 à 2020, croisait les données personnelles de multiples bases gouvernementales pour identifier des "profils citoyens improbables" — exclusivement dans les quartiers à faibles revenus et forte population immigrée. Le Rapporteur spécial de l'ONU Philip Alston l'a décrit comme "l'équivalent numérique d'inspecteurs anti-fraude frappant à chaque porte d'un certain quartier."

Le tribunal de La Haye a ordonné l'arrêt immédiat de SyRI en février 2020 pour violation de l'Article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, reconnaissant le "risque que SyRI crée par inadvertance des liens basés sur des biais, tels qu'un statut socio-économique inférieur ou une origine immigrée."

Hunger Games : "Panem et circenses" réactualisé

Suzanne Collins nomme explicitement sa dystopie d'après Juvénal — panem et circenses, le pain et les jeux. Les districts affamés fournissent des tributs pour le divertissement du Capitole ; leur souffrance devient spectacle télévisé.

L'analyste Mark Thomas observe que "les Jeux se déroulent, comme les combats de gladiateurs, contre un arrière-plan résonnant de l'inquiétude de Juvénal pour l'attachement de ses contemporains à la gratification immédiate au détriment des vertus civiques... Bien que les Jeux soient 'réalité', ils sont (comme les réalités présentées dans la télé-réalité contemporaine) une réalité simulée, dé-réalisée."

Les documentaires "poverty porn" fonctionnent exactement ainsi : les classes moyennes consomment la souffrance des précaires comme divertissement, renforçant leur propre position relative tout en évacuant toute analyse structurelle.


La littérature académique sur le "poverty porn" comme propagande néolibérale

Tracey Jensen et la "machine à sens commun"

La sociologue Tracey Jensen a développé dans son article fondateur "Welfare Commonsense, Poverty Porn and Doxosophy" (2014) le concept central de cette analyse. Utilisant la notion bourdieusienne de doxa — ce qui apparaît comme allant de soi sans nécessiter d'interprétation — Jensen montre comment ces programmes "créent de nouvelles formes de sens commun néolibéral autour de l'aide sociale."

Elle conceptualise une "machine à sens commun anti-allocataire" — visualisée comme un char d'assaut avançant inexorablement et "aplatissant les représentations alternatives sur son passage." Le consentement aux coupes budgétaires est "animé par la télévision poverty porn et le débat médiatique apparemment 'spontané' (en fait hautement éditorialisé) qu'elle génère."

La figure centrale produite est "the skiver" — le tire-au-flanc — "une figure de dégoût social qui a réanimé les idées de dépendance à l'aide sociale et de tromperie."

Imogen Tyler et l'"abjection sociale"

Dans Revolting Subjects (2013), Imogen Tyler réinterprète le concept psychanalytique d'abjection (Kristeva) en termes sociologiques. Certains groupes sont rendus littéralement dégoûtants — "revolting" en anglais signifiant à la fois révoltant et révolté — pour légitimer leur exclusion.

Tyler démontre comment "la précarité croissante des classes laborieuses post-industrielles est narrativisée comme une 'crise morale'" permettant de légitimer le démantèlement de l'État-providence. Cette "abjection sociale" constitue "un composant intégral de la gouvernementalité néolibérale."

Owen Jones : des "braves gens" aux "racailles"

Chavs: The Demonization of the Working Class (2011) d'Owen Jones documente la transformation culturelle britannique où "la classe ouvrière est passée de 'sel de la terre' à 'rebut de la terre'." Le stéréotype du "chav" — jeune des classes populaires présenté comme vulgaire, violent, dépendant — sert de "feuille de vigne commode permettant aux gouvernements d'éviter tout engagement véritable avec les problèmes sociaux et économiques et de justifier l'inégalité croissante."

Jones trace cette diabolisation aux réformes néolibérales thatchériennes et montre la responsabilité bipartisane : Conservateurs comme New Labour ont pathologisé la pauvreté "comme question de comportement plutôt que de circonstances structurelles."


"Diviser pour régner" : la guerre des pauvres comme stratégie politique

Retourner les travailleurs contre les allocataires

La stratégie de division des classes populaires est documentée dans de nombreux travaux académiques. Robert Reich, ancien secrétaire au Travail américain, décrit comment les conservateurs ont délibérément "fendu la large coalition démocrate qui avait soutenu le New Deal et la Great Society, en utilisant les ciseaux du préjugé racial et de l'anxiété économique."

Cette stratégie crée une distinction entre "nous" (travailleurs, indépendants) et "eux" (paresseux, dépendants) — ce que le sociologue Saïd Bouamama résume comme "diviser ceux qui devraient être unis (les différentes composantes des classes populaires) et unir ceux qui devraient être divisés (les classes sociales aux intérêts divergents)."

Le "punching down" comme mécanisme psychologique

Le concept de "punching down" — frapper vers le bas, attaquer plus faible que soi — explique pourquoi des travailleurs précaires canalisent leur ressentiment vers des allocataires plutôt que vers les structures qui les précarisent tous deux.

Plusieurs mécanismes psychologiques convergent :

  • Théorie de la comparaison sociale (Festinger) : la comparaison vers le haut génère frustration ; vers le bas, gratification relative
  • Croyance en un monde juste : si les gens méritent leur sort, les allocataires sont responsables de leur situation
  • Éthique du travail internalisée : ceux ayant une forte éthique du travail "s'attendent à ce que les gens se sortent eux-mêmes du besoin"

Le documentaire "Tous Fraudeurs" active précisément ces mécanismes : il invite les téléspectateurs travailleurs à mépriser les allocataires plutôt qu'à identifier des intérêts communs face à un système qui les précarise tous.

L'écran de fumée de la fraude

La focalisation sur la fraude sociale constitue un détournement d'attention systématique. Les statistiques sont éloquentes :

  • Fraude aux allocations estimée autour de 1-2% des dépenses sociales
  • Perception publique : 24-27% de fraude
  • Évasion fiscale : dizaines de milliards supplémentaires par rapport à la fraude sociale

Mais la couverture médiatique inverse ce rapport : la fraude sociale reçoit une attention disproportionnée tandis que l'évitement fiscal des grandes fortunes reste peu traité. Comme l'observe une étude britannique : "Un tsunami de couverture médiatique" sur la fraude "aura eu un impact significatif sur le public" — créant une perception totalement déconnectée de la réalité.


La surveillance numérique des pauvres : la dystopie déjà là

Le "digital welfare state" selon l'ONU

Le Rapporteur spécial de l'ONU Philip Alston a alerté en 2019 que l'humanité "doit modifier significativement et rapidement sa trajectoire pour éviter de s'engager comme des zombies dans une dystopie numérique de l'aide sociale."

Ses constats sont accablants :

  • Les systèmes numériques "automatisent, prédisent, identifient, surveillent, détectent, ciblent et punissent les pauvres"
  • Ces systèmes sont "sans fin intrusifs et exigeants, rigides et sans cœur"
  • Les entreprises technologiques privées "opèrent dans une zone pratiquement dépourvue de droits humains"
  • Ces systèmes fonctionnent comme "chevaux de Troie de l'hostilité néolibérale envers l'aide sociale et la régulation"

Le scandale néerlandais des allocations familiales

Le Toeslagenaffaire (scandale des allocations familiales) a fait tomber le gouvernement néerlandais en janvier 2021 :

  • Dizaines de milliers de familles faussement accusées de fraude
  • Algorithmes ciblant disproportionnellement les familles immigrées
  • La nationalité utilisée comme "facteur de risque" créant une "boucle discriminatoire"
  • Victimes contraintes de rembourser des dettes atteignant six chiffres
  • Familles poussées dans la pauvreté, ruptures familiales, suicides

Amnesty International a documenté dans son rapport "Xenophobic Machines" comment "le profilage racial était intégré dans la conception même du système algorithmique."

En Belgique : les systèmes de surveillance existants

La Belgique dispose d'une infrastructure de surveillance des allocataires sociaux :

La Banque Carrefour de la Sécurité Sociale (BCSS/KSZ) traite 1,1 milliard d'échanges de données électroniques annuellement, connectant toutes les institutions de sécurité sociale. Pour chaque citoyen, elle indique quelles institutions le connaissent, en quelle qualité, pour quelle période, et quelles données sont disponibles.

Les modèles prédictifs du VDAB (Flandre) prédisent quels demandeurs d'emploi "seront encore au chômage après six mois" et lesquels "chercheront moins activement du travail" — développés par Accenture et Deloitte, sans transparence sur les critères utilisés.

L'application MyDIA donne aux inspecteurs sociaux "un accès en temps réel aux bases de données de sécurité sociale via smartphone" — 36 500 éléments contrôlés au premier semestre 2023.

Ces systèmes, présentés comme "efficaces", opèrent dans un vide réglementaire concernant leurs implications éthiques et discriminatoires. La stratégie AI4Belgium ne contient "rien sur les conséquences juridiques, éthiques et sociales" de l'intelligence artificielle.


Résistances et contre-narratifs : ce qui fonctionne

La victoire juridique SyRI comme modèle

L'arrêt SyRI (La Haye, 5 février 2020) constitue un précédent majeur. Une coalition rassemblant juristes, organisations de défense des libertés, syndicats (FNV), écrivains et conseils de clients a obtenu l'arrêt immédiat du système.

Philip Alston a salué cette décision : "Elle établit un précédent juridique fort que d'autres tribunaux peuvent suivre. C'est l'une des premières fois qu'un tribunal a stoppé l'utilisation de technologies numériques... sur des bases de droits humains."

Les Commissions Vérité sur la Pauvreté

Le modèle écossais des Poverty Truth Commissions — "Rien sur nous, sans nous, n'est pour nous" — réunit à égalité des personnes en situation de pauvreté et des décideurs. Plus de 15 commissions existent désormais au Royaume-Uni.

Résultats concrets : à Salford, le processus de recouvrement de dettes du conseil municipal a été redessiné — langage simplifié, permanences créées, engagement à ne pas utiliser d'huissiers contre les personnes vulnérables.

Ken Loach : le contre-récit cinématographique

I, Daniel Blake (Palme d'Or 2016) a démontré le pouvoir d'un contre-narratif culturel puissant. Jeremy Corbyn l'a cité au Parlement ; il a provoqué un débat national sur le système d'aide sociale.

Paul Laverty, scénariste : "La télévision britannique est pleine de programmes sur les 'fraudeurs aux allocations'... les sondages montrent que le public croit que 30% des allocataires fraudent, alors que le vrai chiffre est 0,7%."

La réponse belge à "Tous Fraudeurs"

Face au documentaire Deborsu, une résistance s'est organisée :

  • Des centaines de plaintes déposées au CSA belge
  • Enquête formelle ouverte pour "discrimination liée à la condition sociale ou à l'origine"
  • Transmission au Conseil de déontologie journalistique (CDJ)
  • Gaëlle Denys (présidente du CPAS de Verviers) a publiquement dénoncé la distorsion de son interview d'une heure
  • Laetitia (mère célibataire filmée) : "L'image qu'ils ont donnée de moi est fausse. Je ne suis pas une profiteuse... J'ai reçu énormément de messages et d'insultes"

Synthèse : un documentaire comme rouage d'une machine idéologique

L'analyse croisée des cadres théoriques (Schmitt, Girard, Bauman, Wacquant), des techniques propagandistes (Ellul, Chomsky, Bernays), de la littérature académique sur le "poverty porn" (Jensen, Tyler, Jones) et de la culture dystopique révèle que "Tous Fraudeurs" n'est pas un incident isolé mais un rouage d'une machine idéologique plus vaste.

Mécanisme dystopique Source littéraire Manifestation dans "Tous Fraudeurs"
Construction d'ennemi permanent 1984 (Goldstein) Le "fraudeur" comme menace abstraite
Haine ritualisée Deux Minutes de la Haine Programmation régulière, réseaux sociaux
Conditionnement de classe Le Meilleur des Mondes Discours sur la "culture de l'assistanat"
Anesthésie par divertissement Fahrenheit 451 Reality TV remplaçant l'analyse structurelle
Déshumanisation bureaucratique Brazil Systèmes "digital by default", sanctions automatiques
Surveillance sociale Black Mirror SyRI, VDAB, Banque Carrefour
Pauvreté comme spectacle Hunger Games "Poverty porn" télévisuel
Procès kafkaïen Le Procès Recours interminables, charges floues

La force de cette machine réside dans son apparence de neutralité. Comme l'explique Ellul, la propagande d'intégration la plus efficace est celle qui semble simplement "montrer la réalité" plutôt qu'argumenter une position. Le documentaire prétend observer ; en réalité, il construit — par le montage, la sélection, le cadrage — exactement ce qu'il prétend découvrir.

Ce que révèle la comparaison dystopique

La culture dystopique n'est pas seulement une grille de lecture métaphorique : elle constitue une anticipation fonctionnellement exacte des mécanismes aujourd'hui à l'œuvre. Orwell décrivait la canalisation de la rage vers des boucs émissaires ; Huxley la production d'êtres conditionnés à accepter leur infériorité ; Bradbury l'anesthésie critique par l'écran ; Kafka l'écrasement de l'individu par des systèmes sans visage.

Ces fictions n'étaient pas des prophéties mystiques mais des analyses sociologiques sous forme narrative — et leur réalisation progressive devrait alerter. Quand le Rapporteur spécial de l'ONU décrit un "État-providence numérique dystopique" et qu'un tribunal néerlandais doit stopper un système de surveillance algorithmique discriminatoire, la frontière entre fiction et réalité s'est dangereusement effacée.

L'enjeu démocratique fondamental

Au-delà du cas particulier d'un documentaire belge, cette analyse révèle un enjeu démocratique fondamental : la fabrication médiatique d'ennemis intérieurs précaires prépare le terrain à des politiques d'exclusion que les sociétés n'accepteraient pas sans ce conditionnement préalable.

La résistance passe par la déconstruction de ces mécanismes — non par la censure, mais par l'éducation aux médias, les contre-narratifs artistiques, les coalitions juridiques, et surtout par la restitution de la parole à ceux qui en sont dépossédés. Comme le résume la Joseph Rowntree Foundation : "Le travail anti-pauvreté doit être un travail anti-stigmate à ses racines et dans chaque branche de l'action collective vers la fin de la pauvreté."

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