La polémique "Tous fraudeurs" : anatomie d'une stigmatisation médiatique en Belgique

Le reportage de Christophe Deborsu diffusé le 7 novembre 2025 sur RTL-TVI a déclenché plus de 100 plaintes au CSA pour "incitation à la discrimination basée sur la condition sociale", révélant un fossé béant entre les représentations médiatiques des allocataires sociaux et les données officielles sur la fraude. Les statistiques belges démontrent que la fraude sociale détectée (~250 millions €/an) représente 0,3% du budget de la sécurité sociale, tandis que la fraude fiscale estimée atteint 30 milliards €/an — un ratio de 1 à 120. Plus significatif encore, le non-recours aux droits sociaux (personnes éligibles ne réclamant pas leurs allocations) atteint 45-50% pour les principales prestations, soit un manque à percevoir 10 à 20 fois supérieur aux fraudes détectées.


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Contexte et diffusion du reportage RTL-TVI

Le 7 novembre 2025, l'émission "Je vous dérange" de Christophe Deborsu diffuse "Sans boulot : tous fraudeurs ?" sur RTL-TVI. Le documentaire, tourné principalement rue de Dison à Verviers — présentée comme "la rue la plus pauvre de Wallonie" — réunit 410 860 téléspectateurs (39,1% de parts de marché), un record pour la chaîne. Le reportage met en scène plusieurs allocataires sociaux dont Jacqueline, en invalidité depuis 2017 après une chute sur une déjection canine, et Laetitia, mère célibataire de trois enfants percevant environ 2 700 € mensuels du CPAS et des allocations familiales.

La présidente du CPAS de Verviers, Gaëlle Denys, filmée pendant plus d'une heure, dénonce immédiatement sur Facebook "l'instrumentalisation de la misère sociale à des fins sensationnalistes visant à flatter les instincts populistes". Elle affirme que seules "quelques phrases ont été isolées et sorties de leur contexte". Jacqueline, contactée ensuite par un travailleur social, révèle son parcours réel : employée depuis ses 16 ans (couturière, boulangerie, supermarché), victime de deux accidents équestres ayant provoqué de l'arthrose, elle souffre désormais d'une prothèse totale de genou, d'insuffisance rénale chronique et de déplacements du bassin. Elle déclare avoir été "manipulée, salie, réduite à ce qu'elle n'est pas".


Réactions politiques et clivage Nord-Sud

La polémique cristallise les fractures politiques belges autour de la réforme du chômage prévue pour janvier 2026. Georges-Louis Bouchez (MR) qualifie le reportage de "hallucinant" et de "vrai travail d'enquête", citant le cas de Jacqueline comme illustration de "l'héritage de l'assistanat de la gauche". Denis Ducarme (MR), président de la Commission des Affaires Sociales de la Chambre, demande l'audition parlementaire de Deborsu et initie celle de cinq ministres fédéraux.

À l'opposé, Paul Magnette (PS) critique une approche qui "se complaît dans la caricature" : "On pointe toujours quelques fraudeurs qu'il faut condamner, mais on ne montre jamais les malades qui font tout pour se soigner ou les quinquagénaires qui cherchent activement un emploi. Ces héros-là, on ne les met jamais en avant." Laszlo Schonbrodt (PTB) qualifie le procédé de "dégueulasse", tandis qu'Hajib El Hajjaji (Ecolo) dénonce "un procédé inacceptable" où "on va sur le terrain pour alimenter une thèse préconçue".

Le 24 novembre 2025, le conseil communal de Verviers vote à l'unanimité — toutes tendances confondues — une motion de soutien à la présidente du CPAS. Fait notable, la journaliste Isolde Van den Eynde (Het Laatste Nieuws) observe que le même reportage en Flandre n'aurait jamais généré autant de plaintes, pointant une "différence culturelle" dans l'approche de l'activation des chômeurs.


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Plaintes au CSA et procédure réglementaire

Le CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) reçoit plus de 100 plaintes alléguant :

  • La violation de l'équilibre et de la neutralité
  • L'atteinte à la dignité humaine
  • L'incitation à la discrimination des personnes en raison de leur condition et origine sociale

Le Secrétariat d'instruction ouvre un dossier pour infraction potentielle à l'article 2.4-1 du décret SMA-SPV du 4 février 2021, qui interdit les programmes "comportant ou promouvant des discriminations [...] en raison de la fortune, la condition et l'origine sociale". Les plaintes sont transmises au CDJ (Conseil de Déontologie Journalistique) qui dispose de 90 jours renouvelables pour rendre son avis. Le Conseil d'État a interprété le décret du 30 avril 2009 comme donnant à l'avis déontologique du CDJ une forme de compétence exclusive : si le CDJ statue sur les aspects déontologiques, le CSA perd sa compétence pour juger les aspects légaux de la même plainte.


Statistiques officielles de la fraude sociale en Belgique

Les données du SIRS (Service d'Information et de Recherche Sociale) révèlent pour 2024 un produit total de la lutte contre la fraude sociale de 434,9 millions d'euros (record historique), en hausse de 13% par rapport à 2023. Ce montant inclut :

Institution Détections 2023 Montants
ONEM 5 732 infractions domiciliaires ~22 millions € récupérés
INAMI 871 actions de contrôle 18,3 millions € de facturations indues
SIRS 117 899 enquêtes clôturées 385,5 millions €

Ces montants représentent environ 0,3% du budget de la sécurité sociale (~70 milliards €). L'étude PwC de 2014 pour le SPP Intégration Sociale estimait le taux de fraude dans les paiements CPAS à ~4,5%. La Cour des comptes belge souligne régulièrement l'écart entre les montants détectés et réellement récupérés, de nombreux "fraudeurs" étant des ménages insolvables.


Fraude fiscale : le ratio qui dérange

Le SPF Finances estime la fraude fiscale à 30 milliards d'euros par an, tandis que l'DULBEA (ULB) l'évalue entre 20 et 30 milliards. Les redressements fiscaux atteignent 2,5 milliards €/an, dont moins d'un milliard effectivement recouvré. Le rapport de la Cour des comptes (2022) documente des flux de 383 milliards d'euros des entreprises belges vers les paradis fiscaux en 2020 — soit 84% du PIB belge — déclarés par seulement 765 entreprises (0,21% du total).

Le contraste des moyens de contrôle est saisissant : les effectifs de l'ISI (Inspection Spéciale des Impôts) sont passés de ~600 agents en 2015 à 443 en 2019 (-26%), tandis que les Big Four (Deloitte, PwC, EY, KPMG) emploient plus de 4 200 conseillers fiscaux en Belgique — dépassant l'ensemble des contrôleurs du SPF Finances (~2 500). Chaque agent ISI rapporte en moyenne 450 000 € par an pour un coût de ~60 000 €, soit un retour sur investissement de 7,5x.

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Le ratio fraude fiscale/fraude sociale est donc de l'ordre de 10 à 1 pour les montants détectés, et potentiellement de 100 à 1 pour les montants estimés.


Le non-recours aux droits sociaux : l'angle mort du débat

L'étude TAKE (BELSPO, 2019-2022), menée par l'équipe de Goedemé auprès de 1 900 ménages à faibles revenus, documente des taux de non-recours considérables :

Prestation Taux de non-recours Population concernée
RIS (Revenu d'Intégration Sociale) 37-51% Population active
GRAPA (personnes âgées) 42-59% 65+
BIM (Intervention Majorée) 39-52% Population active

Le rapport MI-IS/HIVA-KU Leuven (2024) confirme ces ordres de grandeur. Comme le résume l'association Équipes Populaires : "4% de fraudeurs au RIS… contre 60% qui n'y ont pas accès". Par extrapolation, avec ~155 000 bénéficiaires du RIS et 45% de non-recours, environ 125 000 personnes éligibles ne réclament pas leurs droits, soit un manque à percevoir estimé à 1,8 milliard d'euros pour le seul RIS — plus de 4 fois le montant total de la fraude sociale détectée.

Les causes identifiées incluent : la méconnaissance des droits (cause principale), la complexité administrative, la stigmatisation lors des démarches, les barrières numériques, et la honte sociale. Le SPP Intégration Sociale a lancé en 2023 un appel à projets de 300 000 € pour améliorer l'accès proactif aux droits.


La recherche académique sur la stigmatisation des chômeurs

Les travaux de Ginette Herman (UCLouvain) constituent la référence belge sur le sujet. Son ouvrage collectif Travail, chômage et stigmatisation (De Boeck, 2007) démontre comment les personnes sans emploi sont systématiquement considérées responsables de leur situation malgré les facteurs structurels. Elle identifie le stéréotype dominant : chômeurs perçus comme "fainéants, apathiques et incompétents".

David Bourguignon (Université de Lorraine, anciennement UCLouvain) a conduit des études expérimentales révélatrices. Dans une expérience avec 115 chômeurs à Charleroi, les participants dont le stéréotype "chômeur" était activé obtenaient des résultats inférieurs aux tests de compréhension et exprimaient moins d'intentions de recherche d'emploi. Bourguignon explique : "L'idéologie de la méritocratie appuie la responsabilité que l'on fait peser sur les chômeurs... Plus vous adhérez à cette vision, plus vous allez penser que les chômeurs sont responsables de leur sort."

L'ouvrage Le chômeur suspect (CARHOP-CRISP, 2015) retrace deux siècles de stigmatisation : "Dans une société qui conçoit le travail comme un devoir moral engageant la responsabilité individuelle de chacun, l'absence ou le manque de travail rend suspect." Le phénomène du "welfare queen" américain (popularisé par Reagan dans les années 1970) s'est progressivement diffusé en Europe, avec des équivalents comme "Poor Carina" au Danemark ou "Benefits Street" au Royaume-Uni.


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Dynamiques médiatiques et construction des stéréotypes

L'étude du Political Studies Review (2024) démontre empiriquement l'effet des représentations négatives : les personnes exposées à des images négatives de la pauvreté attribuent une agentivité réduite aux personnes pauvres. Le concept de "poverty porn" désigne tout média "exploitant la condition des pauvres pour générer la sympathie nécessaire à la vente de journaux ou au soutien d'une cause".

L'écart entre perception et réalité est documenté : au Royaume-Uni, le public croit que 27% des prestations sociales sont perdues pour fraude alors que le chiffre réel est de 0,7%. ATD Quart Monde France calcule un ratio de 100:1 entre la fraude fiscale des entreprises (27 milliards €) et la fraude au RSA (335 millions €), concluant que "la fraude des pauvres est finalement une 'pauvre fraude'".

Le cas de Benefits Street (Channel 4, 2014) constitue un précédent : 960 plaintes à l'Ofcom, 56 000 signatures pour son annulation, résidents affirmant avoir été trompés sur la nature du programme. La chercheuse Tracey Jensen analyse comment ces émissions "fonctionnent pour ancrer de nouvelles formes de 'sens commun' sur l'aide sociale et le non-travail".


Contexte politique : le gouvernement Arizona et la réforme du chômage

Le gouvernement Arizona, formé le 3 février 2025 après 239 jours de négociations, réunit une coalition inédite : N-VA, MR, Les Engagés, Vooruit et CD&V (81 sièges sur 150). Bart De Wever (N-VA) devient le premier nationaliste flamand à diriger le gouvernement belge. Fait notable, Frank Vandenbroucke (Vooruit), architecte du concept d'"État social actif" dans les années 2000, occupe le portefeuille des Affaires sociales.

La réforme du chômage adoptée le 18 juillet 2025 prévoit :

  • Durée maximale limitée à 24 mois (12 mois de base + 12 selon l'historique)
  • Allocations d'insertion (jeunes) limitées à 1 an
  • ~180 000 exclusions programmées d'ici juillet 2027

Le calendrier d'exclusions s'étale du 1er janvier 2026 (personnes avec 20+ ans de chômage) au 1er juillet 2027. Les trois syndicats (FGTB, CSC, CGSLB) ont formé un front commun et introduit un recours en annulation devant la Cour constitutionnelle le 29 octobre 2025. Des manifestations ont rassemblé entre 60 000 et 140 000 personnes le 14 octobre 2025.

Le reportage de Deborsu intervient donc huit semaines avant les premières exclusions, dans un contexte de forte mobilisation sociale et de contestation constitutionnelle de la réforme.


Économie souterraine et études SUBLEC

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L'étude SUBLEC (SPF Sécurité Sociale/HIVA-KU Leuven) révèle que 38% des Belges admettent avoir acheté des biens ou services "au noir". Le Professeur Friedrich Schneider (Université de Linz) estime l'économie souterraine belge à 16,4% du PIB en 2024 (~63 milliards €) — le taux le plus élevé d'Europe occidentale (contre 8% aux Pays-Bas, 9,9% en France).

Le profil type de l'acheteur de travail non déclaré est : masculin, âgé de 25-54 ans, à revenus élevés (cadres, indépendants, professions libérales). Selon Eurostat, 18% des Belges ont recours au travail non déclaré contre 11% en moyenne européenne.


Cadre juridique et protection contre la discrimination sociale

La "condition sociale" et l'"origine sociale" constituent des critères protégés par la loi du 10 mai 2007 contre la discrimination. Le décret wallon du 6 novembre 2008 étend la protection à la "condition sociale" incluant fortune, logement, niveau d'éducation, et statut professionnel. Le CSA peut donc légitimement examiner si le reportage constitue une incitation à la discrimination basée sur ces critères.

Le Code de déontologie journalistique belge (2013, 28 articles) impose notamment de disséminer une information vérifiée, d'agir loyalement, et de respecter les droits des personnes. La directive du CDJ du 15 décembre 2010 encadre l'identification des personnes physiques. Toutefois, l'instance n'a que des pouvoirs de "name and shame" sans sanctions contraignantes.


Le site ouaisfi.eu : méthodologie et positionnement

Ouaisfi.eu se présente comme une initiative de "veille citoyenne artisanale" hébergée gratuitement sur GitHub Pages. Le projet revendique une transparence totale : code open source, licence CC BY-SA 4.0, aucune publicité ni tracking. Quatre dossiers principaux structurent le site : évolution des échanges financiers, citoyenneté et droits, guerre économique, et information/pouvoir d'agir.

La méthodologie OSINT (Open Source Intelligence) s'appuie sur des sources vérifiables : ONG, articles scientifiques, statistiques publiques. Chaque terme technique est expliqué en ≤150 mots. Le projet se positionne explicitement dans le cadre du décret belge sur l'Éducation Permanente, avec ambition de reconnaissance officielle.


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Conclusion : des données qui invalident le narratif dominant

L'analyse croisée des sources officielles et académiques permet de nuancer substantiellement la thèse du "tous fraudeurs" :

  1. La fraude sociale représente 0,3% du budget de la sécurité sociale, contre une fraude fiscale estimée 10 à 120 fois supérieure

  2. Le non-recours dépasse massivement la fraude : pour chaque fraudeur, 10 à 15 personnes éligibles ne réclament pas leurs droits

  3. Les moyens de contrôle sont inversement proportionnels aux montants en jeu : effectifs fiscaux en baisse, contrôles sociaux intensifiés

  4. La stigmatisation produit des effets mesurables : réduction des performances cognitives et des intentions de recherche d'emploi chez les chômeurs exposés au stéréotype

  5. Le timing du reportage — deux mois avant les premières exclusions de la réforme Arizona — interroge sa fonction politique

Les données belges rejoignent ainsi le constat international : la "fraude des pauvres" est statistiquement marginale comparée aux évasions fiscales, mais monopolise l'attention médiatique et politique. Cette disproportion, documentée tant par la Cour des comptes que par les chercheurs en psychologie sociale, alimente un cercle vicieux où la stigmatisation elle-même devient obstacle à l'insertion professionnelle des personnes sans emploi.

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