L'affaire "Tous Fraudeurs" : anatomie d'un documentaire controversé et voies de recours

Le documentaire "Sans boulot : tous fraudeurs ?" diffusé le 7 novembre 2025 sur RTL-TVI a déclenché plus de 100 plaintes officielles au CSA et une tempête politique en Belgique. Cette enquête révèle un coût de production estimé entre 120 000 et 200 000 euros pour un documentaire dont la méthodologie journalistique est massivement contestée, tandis que la recherche scientifique démontre que ce type de "poverty porn" cause des dommages économiques et psychologiques mesurables aux populations stigmatisées. Les victimes disposent de multiples voies de recours, du CDJ gratuit jusqu'à la CEDH, mais doivent agir rapidement : le délai pour le CDJ n'est que de 2 mois après diffusion.

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Le documentaire a provoqué une crise médiatique sans précédent

Diffusé à 19h50 dans la série "Je vous dérange", le reportage de Christophe Deborsu a attiré 410 860 téléspectateurs (39,1% de part de marché), un score exceptionnel pour la télévision belge. Filmé principalement rue de Dison à Verviers, décrit comme "la rue la plus pauvre de Belgique", le documentaire présentait plusieurs bénéficiaires d'allocations sociales, dont Laetitia, mère célibataire de trois enfants percevant environ 2 600-2 700€ mensuels via le CPAS, et Jacqueline, en congé maladie depuis 8 ans.

La polémique a explosé immédiatement. Gaëlle Denys, présidente du CPAS de Verviers (PS), a révélé avoir été interviewée pendant plus d'une heure pour seulement 30 secondes au montage final — un ratio de 120:1 qui pose question sur la méthodologie éditoriale. Elle a dénoncé "l'instrumentalisation de la misère sociale à des fins sensationnalistes visant à flatter les instincts populistes". Laetitia elle-même a déclaré au Het Belang van Limburg : "L'image qu'ils ont donnée de moi est fausse. Je ne suis pas une profiteuse."

Le CSA a ouvert une enquête pour violation potentielle de l'article 2.4-1 du décret du 4 février 2021, qui interdit l'incitation à la discrimination basée sur "l'origine et la condition sociale". Le dossier a été transmis au CDJ pour avis déontologique, suspendant temporairement l'analyse juridique du CSA.

Un documentaire de 45 minutes coûte entre 120 000 et 200 000 euros en Belgique

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La production d'un documentaire télévisé de 37-45 minutes en Fédération Wallonie-Bruxelles représente un investissement significatif. Selon les données du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel, le coût moyen d'un documentaire en FWB s'élève à 197 447 euros (données 2018), avec une fourchette typique de 120 000 à 200 000 euros pour un format télévisuel standard.

La répartition budgétaire typique se décompose ainsi :

Poste Coût estimé Part du budget
Personnel et salaires 60 000-80 000 € 40-50%
Équipements techniques 15 000-25 000 € 10-15%
Post-production et montage 20 000-35 000 € 15-20%
Droits artistiques (musique, archives) 5 000-15 000 € 5-10%
Transport et hébergement 10 000-20 000 € 5-10%
Assurance et divers 12 000-20 000 € 7-13%

Les tarifs hebdomadaires en Belgique s'établissent à 2 600-5 000 euros pour un directeur de la photographie, 1 500 euros pour un monteur, et 1 850 euros pour un ingénieur du son. Un documentaire standard nécessite 20 à 30 jours de tournage et 6 à 8 semaines de post-production.

La différence entre un documentaire respectant les standards journalistiques et un format sensationnaliste réside principalement dans les phases de recherche, vérification des faits et encadrement déontologique. Un fact-checker professionnel coûte 2 200 à 4 500 euros bruts mensuels, et le Code de déontologie du CDJ exige une vérification croisée avec au minimum 2 sources différentes. Christophe Deborsu a par ailleurs affirmé que l'IWEPS avait été sa source pour une statistique sur les allocations sociales wallonnes — or l'IWEPS a démenti avoir réalisé cette comparaison lorsque contacté par La Libre.

La stigmatisation médiatique cause des dommages psychologiques et économiques mesurables

Les effets sur la santé mentale sont scientifiquement documentés

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La recherche académique établit un lien direct entre stigmatisation des allocataires sociaux et détérioration de la santé mentale. Une étude de Pak (2020) utilisant les données du Health and Retirement Study (N=67 076) a démontré que la participation aux programmes d'aide alimentaire était associée à une augmentation de 19% des symptômes dépressifs et des probabilités 29% plus élevées de dépression majeure. Ces effets étaient plus prononcés chez les personnes "plus susceptibles d'être stigmatisées pour ne pas pouvoir s'élever au-dessus de la pauvreté".

O'Donnell et al. (2015) ont établi une relation directe entre la stigmatisation anticipée et la détresse psychologique chez les chômeurs, avec un effet de médiation : la stigmatisation anticipée génère une détresse psychologique qui se traduit ensuite en symptômes physiques (l'anticipation de stigmatisation et la détresse psychologique expliquent ensemble 44% de la variance des symptômes physiques). La revue systématique d'Inglis et al. (2023) a confirmé le lien constant entre stigmatisation de la pauvreté et dépression, anxiété, stress, honte, estime de soi réduite et qualité de vie diminuée.

Le non-recours aux droits représente un coût économique majeur

La stigmatisation provoque un phénomène de non-recours massif aux aides sociales. Selon les recherches du Harvard Kennedy School, 20 à 50% des ménages éligibles n'utilisent pas les programmes gouvernementaux auxquels ils ont droit. Les messages déstigmatisants augmentent l'engagement de 36% par rapport aux messages purement informationnels.

Une enquête globale sur le non-recours (srpoverty.org, 2022) révèle qu'entre 5 et 25% des non-bénéficiaires éligibles citent la honte et la stigmatisation comme raison de non-recours. L'étude d'Eurofound (2015) confirme qu'au moins un type de prestation dans chaque État membre de l'UE affiche un taux de non-recours supérieur à un tiers des éligibles.

Le "poverty porn" à la Benefits Street laisse des traces durables

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Le documentaire britannique "Benefits Street" (Channel 4, 2014) constitue le précédent le plus étudié. La recherche de la Joseph Rowntree Foundation a documenté que cinq ans après sa diffusion, des membres du public citaient encore ce programme comme "preuve" d'une culture généralisée de dépendance aux allocations. Jensen (2014) a analysé comment ce type de programme crée un "sens commun néolibéral" autour de l'aide sociale, avec au centre la figure du "skiver" — un objet de dégoût social qui réanime les idées de dépendance et de tromperie.

L'étude de Rose et Baumgartner (2013), analysant 50 ans de couverture médiatique américaine (1960-2008), a établi que le cadrage médiatique est fortement corrélé à la générosité effective des politiques sociales : "À mesure que les cadrages ont changé, les politiques ont suivi."

Les victimes disposent de multiples voies de recours en Belgique

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Le CDJ offre une voie rapide et gratuite mais aux sanctions limitées

Le Conseil de Déontologie Journalistique examine les plaintes contre tous les médias de Belgique francophone et germanophone. Le délai de dépôt n'est que de 2 mois après publication ou diffusion — une contrainte critique dans cette affaire. La procédure est entièrement gratuite, accessible à toute personne, et privilégie d'abord la médiation avant un examen contradictoire.

Si le CDJ conclut à une violation déontologique, le média doit publier la décision. En 2024, 57% des décisions rendues ont conclu au caractère fondé des plaintes. Cependant, le CDJ ne dispose que d'une autorité morale : aucune sanction financière n'est possible, seul l'impact réputationnel sur le journaliste entre en jeu.

Le CSA peut imposer des sanctions administratives concrètes

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Le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, qui a déjà ouvert une instruction dans cette affaire, peut prononcer des avertissements, obliger la diffusion d'un communiqué, ou infliger des amendes administratives. RTL Belgium a déjà été sanctionné par le passé : 8 000 euros d'amende en 2021 pour violation de la protection des mineurs, 3 000 euros en 2022 pour contenu JT sans avertissement.

L'enquête actuelle porte sur une potentielle violation de l'article 2.4-1 du décret SMA interdisant l'incitation à la discrimination basée sur l'origine et la condition sociale. La procédure peut prendre plusieurs mois, mais la plainte est gratuite.

L'action civile permet d'obtenir des dommages et intérêts

Les personnes filmées (Gaëlle Denys, Laetitia, et autres) peuvent agir personnellement devant le Tribunal de Première Instance sur la base de l'article 1382 du Code civil (responsabilité extracontractuelle). Elles peuvent réclamer :

  • Des dommages moraux (évalués "ex aequo et bono" par le juge)
  • Des dommages matériels (si prouvés avec documentation)
  • Une injonction de cesser le contenu préjudiciable
  • La publication du jugement aux frais du défendeur

Les coûts s'élèvent à environ 165 euros de mise au rôle plus les honoraires d'avocat (90-200€/heure). L'aide juridique totale est accessible aux personnes seules gagnant moins de 1 582 euros mensuels. Le délai de prescription est de 5 ans.

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La voie pénale reste théoriquement possible mais pratiquement difficile

La diffamation (article 443 du Code pénal) et l'incitation à la discrimination (loi du 10 mai 2007) sont des infractions pénales. Cependant, l'article 150 de la Constitution belge impose que les délits de presse soient jugés devant la Cour d'Assises (tribunal avec jury), ce qui rend les poursuites extrêmement lourdes et rares — pratiquement aucune condamnation depuis la Seconde Guerre mondiale.

Exception importante : si le contenu est qualifié de raciste ou xénophobe, il peut être jugé en Tribunal Correctionnel. La question de savoir si la discrimination basée sur l'origine sociale pourrait bénéficier de cette exception reste juridiquement débattue.

Unia et l'APD complètent l'arsenal de recours

Unia (Centre interfédéral pour l'égalité des chances) peut ouvrir un dossier, tenter une médiation, et dans des cas exceptionnels ester en justice avec l'accord de la victime — le tout gratuitement. L'Autorité de Protection des Données peut intervenir si des données personnelles ont été exposées sans consentement, avec des sanctions pouvant atteindre 20 millions d'euros sous le RGPD, bien que les délais actuels dépassent 400 jours.

Les recours européens et internationaux exigent d'abord l'épuisement des voies nationales

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La CEDH est accessible après les tribunaux belges

La Cour Européenne des Droits de l'Homme peut examiner des violations de l'article 8 (droit à la vie privée et à la dignité) combiné avec l'article 14 (non-discrimination). L'"origine sociale" et la "fortune" sont explicitement listées comme critères protégés.

Les conditions d'admissibilité sont strictes : il faut avoir épuisé les recours internes (typiquement jusqu'en Cassation) et introduire la requête dans un délai de 4 mois après la décision nationale finale (réduit de 6 mois depuis le Protocole 15). La procédure est gratuite et l'aide juridictionnelle disponible. La Cour a commencé à imposer des obligations positives aux États pour protéger la dignité des personnes ciblées par des discours de haine.

Le Rapporteur spécial de l'ONU documente activement le "pauvretisme"

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Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l'extrême pauvreté et les droits de l'homme (belge, en poste depuis mai 2020), a publié en octobre 2022 un rapport fondamental appelant à traiter le "pauvretisme" (attitudes et discriminations négatives envers les pauvres) au même titre que le racisme et le sexisme. Son bureau peut recevoir des communications documentant des cas de stigmatisation médiatique, qui peuvent informer des visites pays ou des rapports thématiques.

La Cour pénale internationale n'est pas compétente

Le TPI/CPI ne connaît que quatre crimes : génocide, crimes contre l'humanité, crimes de guerre et crime d'agression. L'incitation n'est criminalisée que pour le génocide. Le précédent de l'affaire Nahimana (journalistes rwandais condamnés pour incitation au génocide via la radio) ne s'applique qu'en contexte de génocide effectif. La stigmatisation médiatique de la pauvreté, aussi nocive soit-elle, ne relève pas de la compétence de la CPI.

Conclusion : agir vite sur plusieurs fronts simultanément

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Cette affaire illustre la tension fondamentale entre liberté d'expression et protection de la dignité des personnes vulnérables. Les recherches scientifiques démontrent que les documentaires de type "poverty porn" causent des préjudices mesurables : augmentation de la dépression, non-recours aux droits, et légitimation durable des politiques d'austérité.

Pour les victimes et associations, la stratégie optimale combine plusieurs actions simultanées : dépôt immédiat au CDJ (délai de 2 mois critique), plainte au CSA (en cours), signalement à Unia, tout en préparant une éventuelle action civile. Le coût d'un tel documentaire — potentiellement 150 000 à 200 000 euros incluant subventions publiques — justifie que les citoyens exigent le respect des standards journalistiques basiques.

L'enquête du CSA et l'examen du CDJ constitueront des précédents importants pour la régulation des représentations médiatiques de la pauvreté en Belgique. Le traitement de cette affaire déterminera si la discrimination basée sur la "condition sociale" — explicitement protégée par le décret audiovisuel belge — bénéficie d'une protection effective ou reste une disposition théorique.


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